Henri Michaux

Portrait d'Henri Michaux

Henri Michaux (1899-1984) fut certainement le plus français des poètes belges. Cet infatigable explorateur de l'esprit, ne pouvait que croiser à l'air vif des hautes contrées où l'on rencontre aussi parfois quelque méditant en retraite. Sans doute parce que mescaline – ou autre psychotrope puissant – et méditation approfondie ont en commun de plonger celui qui en fait la pleine expérience dans un état où tout moi se trouve éradiqué.

 

Quelques ouvrages

Quelques extraits

• Psychologie

Mettre de la psychologie partout, c'est manquer de psychologie.

page(s) 15
• Les mécanismes bien plus que les idées

Je voudrais dévoiler le « normal », le méconnu, l'insoupçonné, l'incroyable, l'énorme normal. L'anormal me l'a fait connaître. Ce qui se passe, le nombre prodigieux d'opérations que dans l'heure la plus détendue, le plus ordinaire des hommes accomplit, ne s'en doutant guère, n'y prêtant attention aucune, travail de routine, dont le rendement seul l'intéresse et non ses mécanismes pourtant merveilleux, bien plus que ses idées, à quoi il tient tant, si médiocres souvent, communes, indignes de l'appareil hors ligne qui les découvre et les manie.

page(s) 9
• Le fleuve d’instants

Le fleuve d’instants, le fleuve d’émotions avec ses altérations, ses micro-altérations (car une émotion, un sentiment n'est qu'une moyenne d'épanchements, d'impulsions, d'impressions, d'inclinations ou de dégoûts ressentis, gouttes et particules du flot émotionnel qui est en vous, vibrant, frémissant, à multiples courants et reprises), ce fleuve donc qui vire sans arrêt, qui change affectivement toutes les secondes, que vous ne savez pas voir en vous, vous le voyez en ces instants paradisiaques, en face, sur la face mouvante, en altérations invraisemblablement délicates, que les amants voudraient et ne peuvent distinguer sur les visages aimés.

page(s) 149-150
• Le langage, une grande machine prétentieuse, maladroite

Le langage paraissait une grande machine prétentieuse, maladroite qui ne faisait que tout fausser, qui d'ailleurs allait s'éloignant dans une grande distanciation, dans l'indifférence.

Au point qu'il était tenté de s'enfermer dans un mutisme absolu.

Dans cet état, en effet, c'est faire preuve d'intelligence que de lâcher les mots, et de bêtise que de s'y accrocher (en manquant ainsi l'occasion du dépassement).

page(s) 28-29
• Réfléchir, c’est être en plein montage

Féérie de montages. Réfléchir, c’est être en plein montage. C'est là qu'on voit la nécessité d'avoir force (ou volonté), pour arriver à agir, placer, déplacer, rappeler, maintenir.

page(s) 23
• Assister aux pensées

On assiste réellement aux pensées.

page(s) 96
• Hyperacuité

L'attention prodigieusement présente, au comble de ses possibilités capte anormalement vite et clairement. Le pouvoir séparateur et appréciateur augmente dans l'œil (qui voit les plus fins reliefs, les rides insignifiantes), dans l'oreille (qui entend et de loin les bruits les plus légers et que blessent les forts), dans l'entendement (observateur des mobiles inapparents, des dessous, des plus lointaines causes et conséquences ordinairement inaperçues, des interactions de toute sorte, trop multiples pour être dans d'autres moments saisis à la fois), enfin et surtout dans l'imagination (où passent des images visuelles, avec une intensité inconnue, par-dessus la « réalité », laquelle faiblit et s'amenuise) et, last but not least, dans les facultés paranormales révélant parfois au sujet le don de voyance et de divination.

page(s) 12-13
• Vers la complétude (saisie et dessaisies)

On reçoit
on reçoit
on a l'enchantement de recevoir
de secrètement sans fin
L'impalpable recevoir

JOUR DE NAISSANCE DE L'ILLIMITATION

Un autre Monde m'accepte
m'agrée
m'absorbe
m'absout

Armistice des passions

Des bancs de clarté
souterrainement
souverainement

L'émanation d'exister
l'agrandissement d'exister
le promontoire, l'impétuosité d'exister

Je suis à l'arrivée de la plénitude
L'instant est plus que l'être
L'être est plus que les êtres
et tous les êtres sont infinis

J'assiste à l'invasion qui est une évasion

Temps mobile
à plusieurs étages
ascendants, panoramiques

Un invisible véhicule m'emporte

Résonance
Résonance de toutes parts
Présences
J'entends des mots qui prophétisent
à haute voix

Parcours
Parcours sur un fil

La lenteur de la conscience
lutte contre la vitesse d'inconscience

Démis des sens
Pris par l'essence

Une conscience en cercle
sur ma conscience
se pose
se superpose

J'existe en double

Entre les lignes de l'Univers
un microbe est pris

Éboulements
éboulements indéterminés

Visionnaire par extension
par limpidité
par surcroît

Les mots relus dans les flammes
et la relégation s'étendent
s'étendent
vastes, sacrés, solennels
en lumières violentes
en bourgeonnements

Infini
Infini qui n'intimide plus

Je lis
Je vois
je parcours l'évangile des cieux ouverts

Lumière
Je viens
J'habite la lumière

Souleveuses impuissances

Accès à Tout

… à s'y méprendre

Miséricorde par ondulations
Miracles dans un miracle

Ondes me propagent
indéfiniment me prolongent

Mosaïques
du plus petit
de plus en plus petit
du plus humble
du plus subdivisé

Colloïde

Des moments crient
Trompettes assurément longues

L'édifice plie
j'avais des jambes autrefois
La main aussi se détache

Des mots interviennent
pour me traverser

Je saute d'une clairvoyance
dans une autre clairvoyance

L'ouïe comblée
C'était il y a trente ans
C'est maintenant
Carillon rétrospectif

Une plante m'écoute

Facettes en faucilles
qui me mettent en frissons

Tremblement au-dedans des éléments

Mon cœur voudrait prendre le large

L'or de l'ininterruption s'amasse

Afflux
Afflux des unifiants
Affluence
l'Un enfin
en foule
resté seul, incluant tout
l'Un
Spacieux
sanctifiant
espacement au point culminant
au point de béatitude

Rédemption
Le monde entre en vibration
avec le sentiment de l'Indicible

Le solide, le dur, le construit
est troublé par le léger, l'impalpable

L'Impérissable déplace, dément le mortel
Le Sublime éponge, dévaste le commun
Le Sublime hors du sanctuaire

Oscillant dans l'immense
l'écho
où réside l'être
au-delà de l'être

Calme

Recherche
Une comparaison fouille pour moi

J'avance

pour la continuation
pour la perpétuation

Des portes font le guet

De forts rideaux de pression

Progression d'abandons
À nouveau la cohérence se desserre
Circonstanciel devient centre
À contretemps un trou noir…
la poitrine se détache
De beaucoup à nouveau me déleste

Plus d'occupant
Carcasse en feuilles mortes
Dans combien de temps la résurgence ?

Une pensée fait une fugue
Significations décollées

Les brisures prennent la route

Orienté autrement
grelottant au chaud

Le lieu de la compréhension
ne rejoint plus les lieux de l'excitation

Des impressions d'intentions étrangères

Vibrations
Vibrations-fouets

Un son vient de l'ombre
aussitôt forme une sphère
une grange
un groupe
une armada
un univers d'Univers

dégrisé
totalement dégrisé de l'habituel
contredit contredisant contradictoire
lié délié
étouffé éclatant
proclamé oblitéré
en brèche nulle part
unique cent mille
perdu
partout

je ne lutte plus
je m'amalgame

L'infini est une région
S'y diriger

Cela en quoi le mal se manifeste
Cela en quoi le bien se manifeste…

D'un coup
un voile fait des milliers de voiles
de l'opacité,
de l'opposition des créatures
est écarté

Bivouac en plein ciel

Sources
Plus de demain
Plus de missions

Je n'ai pas d'origine
Je ne me rappelle plus mes épaules
Où donc le dispositif pour vouloir ?
après un long voyage

Rien
seulement Rien
« Rien » s'élève du naufrage

Plus grand qu'un temple
plus dur qu'un dieu

« Rien » suffit
frappant le reste d'insignifiance
d'une inouïe, invraisemblable
pacifiante insignifiance
Bénédiction pour le « Rien »
pour l'éternité
« Rien »
réjouissant le cœur
distribué à tous

La table vit de moi
je vis d'elle
Est-ce tellement différent ?
Existe-t-il quoi que ce soit
de totalement différent
manteau table tissu tilleul
colline sanglier
différents seulement
parce que semblables

Par-dessus tout
effaçant tout
Unité
Totalement
Tous les êtres
le règne de l'existence commun à tous
Magnifique !

La grande flaque de l'intelligence
étendue sur le monde
inerte
apaisée
sans compétition
sans griffes
sans ambition

en voie de rencontre
embrassant embrassé
Monde

Perdus les outils
retrouvée la semence

Le comble
le comble m'appelle
seulement le comble

Universels bras qui tiennent tout enlacé

Univers donné
donné par dépouillement

Ablation
Oblation
union dans le tréfonds

Attirance
Porté à une puissance plus haute
à une puissance
invraisemblablement haute

Séparé de la séparation
je vis dans un immense ensemble
inondé de vibrations

la poitrine aux cent portes ouvertes

Une flotille d'embarcations part de nous
part de tous

Dans le dénuement est conféré l'aigu
le plane, le grand, le grandiose
l'agilité, l'unicité, l'étendue
l'énormité, la libéralité

Instruit invisiblement

Un lieu est donné
quand tous les lieux sont retirés

À personne
pour nulle chose
on ne pourrait plus porter envie

Tourbillons endormis
le joyau reste

Saisie, dessaisies

Flux
Afflux
Affluente attirance

Brouillage des signaux

Vagues de vertige
sur les pentes de dévalement
Les révélateurs !

Envahissante
Bousculante
félicité qui veut toute la place
élémentaire
éliminatrice

Fini le parcours des prétextes
La flèche part dès qu'il y a oubli

Le privilège de vivre
inouï
dilaté

vacant
suspendu dans le temps

L'Arbre de la Science

Omniscience en toutes les consciences
percevant le perpétuel…

page(s) 744-752
• Voir ses pensées comme des particules

Cet abîme d’inconscience journalière soudainement découvert, confondant et tel que je n'allais plus pouvoir jamais l'oublier, m'avertissait de la rechercher ailleurs, elle aussi omniprésente, au point que l'on pourrait presque dire que le penser est inconscient. Il l'est sans doute à 99 %. Un centième de conscient doit suffire.

Microphénomène par excellence, le penser, ses multiples prises, ses multiples micro-opérations silencieuses de déboîtements, d'alignements, de parallélismes, de déplacements, de substitutions (avant d'aboutir à une macropensée, une pensée panoramique) échappent et doivent échapper. Elles ne peuvent se suivre qu'exceptionnellement sous le microscope d'une attention forcenée, lorsque l'esprit monstrueusement surexcité, par exemple sous l'effet de la mescaline à haute dose, son champ modifié, voit ses pensées comme des particules, apparaissant et disparaissant à des vitesses prodigieuses. Il saisit alors son « saisir », état tout à fait hors de l'ordinaire, spectacle unique, aubaine dont, toutefois, pris par d'autres merveilles et par des goûts nouveaux, par des jeux de l'esprit dont auparavant il eût été incapable, le drogué songe peu à profiter.

page(s) 11-12
• L’infini

Infini qui seul est, qui rythme est. Si le rythme est majestueux, l'infini sera divin. Si le rythme est précipité, l'infini sera persécution, angoisse, fragmentation, affolant, incessant réembarquement d'ici à plus loin, plus loin, plus loin, plus loin, plus loin, plus loin, plus loin, plus loin, à jamais loin de tout havre. Infini infinisant tout, mais plus qu'à tout autre sentiment accordé merveilleusement à bonté, tolérance, miséricorde, acceptation, égalité, pardon, patience, amour et universelle compassion.

page(s) 26
• Coups de théâtre de l’esprit

Celui qui par la mescaline a été agressé, qui par le dedans, à l'état naissant et presque météoriquement a connu l'aliénation mentale, qui, devenu soudain en mille choses impuissant, a assisté aux coups de théâtre de l’esprit après quoi tout est changé, qui, de façon privilégiée, s'est trouvé à sa débandade et à ses dislocations et à sa dissolution, sait à présent… Il est comme s'il était né une deuxième fois.

page(s) 179
• La nature unique du penser

Qu'est donc qui lui apparaissait tout à l'heure d'une façon si particulièrement claire et allant de soi ?

C'est la nature unique du penser, sa vie à part, sa naissance soudaine, son déclenchement, son indépendance qui le tient à cent coudées au-dessus du langage à quoi il ne s'associe que peu, que momentanément, que provisoirement, que malaisément. Au mieux, le précédant, le rejoignant un instant pour repartir en avant, faisant vingt fois le chemin, ou cent fois, en avant, de côté (et à côté), revenant pour repartir plus loin, libre, jamais pour longtemps mêlé à rien de verbal ou de gestuel ou d'émotionnel, jamais vraiment enfoncé dedans ou s'y confondant.

page(s) 21
• Observer les ficelles

Vous subissez de multiples, de différentes invitations à lâcher… Voilà ce que les drogues fortes ont en commun et aussi que c'est toujours le cerveau qui prend les coups, qui observe ses coulisses, ses ficelles, qui joue petit et grand jeu, et qui, ensuite, prend du recul, un singulier recul.

page(s) 10
• Couper avec l’ambition

[C]oupant la relation avec l’ambition, la relation qui consiste à être « tendu vers », on se [trouve] revenir au passé. En plus, l'enfance n'a pas cette tendance à l'effort continu, à la vigilance en vue de buts invariables. On l'apprend. Petit à petit, on y est formé. Cela tombant d'un coup, on se retrouve au niveau de son enfance. La plupart, en effet, leur ambition et l'appel à compétition disparus, reviennent aussitôt à l'enfance à laquelle ils n'ont cessé de rêver, leur habitat, le seul état où ils furent vivants et qu'ils ont quitté malgré eux.

page(s) 61
• Le « Tout » peut arriver

L'être sans résistance, sans accident, sans se laisser devenir accidenté, s'étend nappe, sa volonté en hibernation.

Les étendues les plus considérables, les moins semblables à l'homme lui conviennent le mieux alors. À nouveau, tout est possible. Le « sans forme », le « Tout » peut arriver.

page(s) 537, Les rêves vigiles (Façons d'endormi, façons d'éveillé)
• L’absolument sans mélange

Si l'état normal est mélange, examen et maîtrise des pulsions et des vues antagonistes, si l'état créé par la drogue ou par une maladie mentale est oscillation avec succession et séparation totale des pulsions antagonistes et points de vue opposés, il existe un troisième état, celui-ci sans alternance, comme sans mélange, où la conscience dans une totalité inouïe règne sans antagonisme aucun. Extase (ou cosmique ou d'amour, ou érotique, ou diabolique). Sans une exaltation extrême on n'y entre pas. Une fois dedans, toute variété disparaît dans ce qui paraît un univers indépendant. L'extase et l'extase seule ouvre l'absolument sans mélange, l'absolument non interrompu par la plus infime opposition ou impureté qui soit le moindrement, même allusivement, autre. Univers pur, d'une totale homogénéité énergétique où vit ensemble, et en flots, l'absolument de même race, de même signe, de même orientation.

page(s) 30-31
• Tout ou presque tout chez l’homme est inconscience

L’homme qui était derrière vient sur le devant. On perçoit aussitôt son conformisme sans borne, sa tiédeur, et ses toutes petites audaces, sa prudence, son peu d'imprudence, la poche énorme de son ignorance, sur laquelle venait une mince pellicule de personnalité et de réflexion propre. Tout ou presque tout chez l’homme est inconscience, efforts en surface et contentement de même.

page(s) 173
• Une pensée est énergie

Ainsi ou autrement, se voit alors de façon spectaculaire qu'une pensée, même de découragement, est énergie, est apparition d'une certaine quantité d'énergie, qui prend place, qui prend des places successives, qui fait précipitamment ses formations, rapides, rapides, jusqu'à ce qu'après de multiples rebonds elle s'arrête, à plat, épuisée, sa vie accomplie.

En toutes ces façons, la pensée montre une frappante et comme électrique discontinuité (au lieu de la continuité et de la liaison qui est le fait et la tendance de la phrase), et qu'à ces moments [1] au moins ce n'est pas pour rien qu'elle est liée à des neurones qui périodiquement se déchargent.

1. Simultanément toutefois, plate-forme inattendue, détachement inouï, vient alors une conscience d'au-delà, d'un absolument au-delà, dos tourné à tout superficiel ou accidentel. Une conversion à l'ESSENCE s'est opérée, à l'Absolu.

page(s) 26-27
• Trop d'activité

Trop d'activité. Activité quand il n'en faudrait pas, quand il n'en faudrait plus. Il y a un certain temps pour la tension, un certain temps pour l'abandon. Savoir y revenir, y revenir cent fois.

page(s) 537, Les rêves vigiles (Façons d'endormi, façons d'éveillé)
• Un fond invulnérable

Même les petites variations (qui font l'impressionabilité), les petits changements de sensations, de communications avec notre propre corps, et avec les muscles dont nous sommes le tendeur ardent, ou simplement éveillé, disparaissant de façon spectaculaire, ne laissant qu'une impression d'existence, de souveraine, unique, immodifiée existence, d'existence dans un fond, un fond intouchable, invulnérable, échappant à tous et à tout, impression enfin d'essence, sans variété, sans attributs.

page(s) 62