Matthieu Ricard

Portrait de Matthieu Ricard

Matthieu Ricard (né en 1946) a renoncé en 1972 à une carrière de chercheur en génétique cellulaire pour devenir moine bouddhiste tibétain. Depuis 1989, il est l'interprète français du Dalaï-lama.

Auteur et photographe, tous ses droits d'auteur abondent différents projets humanitaires via une association.

Membre du Mind and Life Institute, il participe aux expériences de neurosciences contemplatives menées par divers laboratoires universitaires américains ainsi que l'Institut Max Planck de Leipzig.

Lignée de Dilgo Khyentsé

Quelques ouvrages

Quelques extraits

• Se transformer soi-même pour mieux transformer le monde

Cultiver l'amour et la compassion est un pari doublement gagnant : l'expérience montre que ce sont les sentiments qui nous font le plus de bien, et que les comportements qu'ils engendrent sont perçus par autrui comme bienfaisants.

Lorsque l'on est sincèrement concerné par le bien-être et la souffrance des autres, il devient nécessaire de penser et d'agir de façon juste et éclairée. Pour que les actes accomplis dans le but d'aider autrui aient véritablement des conséquences bénéfiques, ils doivent être guidés par la sagesse, une sagesse qui s'acquiert par la méditation. La raison d'être ultime de la méditation est de se transformer soi-même pour mieux transformer le monde, ou de devenir un être humain meilleur pour mieux servir les autres. Elle permet de donner à la vie son sens le plus noble.

page(s) 21
• Demeurer en paix

Le mot « paix » peut laisser croire que, par la pratique de śamatha, il s'agit de goûter un état lénifiant, sans aspérités, sans souffrance, sans émotions fortes. Il vaut mieux entendre « paix » comme la fin de la guerre que l'on mène contre soi-même et contre ce qui est. Demeurer en paix pour voir ce qui est comme cela est. (Alain Gaffinel)

• Notre richesse ignorée

Du point de vue du bouddhisme, chaque être porte en lui le potentiel de l'Éveil, aussi sûrement, disent les textes, que chaque grain de sésame est saturé d'huile. Malgré cela, nous errons dans la confusion comme des mendiants qui, pour utiliser une autre comparaison traditionnelle, sont à la fois pauvres et riches car ils ignorent qu'un trésor est enfoui sous leur cahute. Le but de la voie bouddhiste est de rentrer en possession de cette richesse ignorée, et de donner ainsi à notre vie le sens le plus profond qui soit.

page(s) 19
• Observer la nature de l'esprit

À chaque science ses instruments : sans télescope on ne peut voir les cratères de la lune, sans pratique contemplative, on ne peut voir la nature de l'esprit qui reste masquée par le voile des pensées errantes.

page(s) Introduction
• La source de la compassion est toute proche

Loin d'être une pitié légèrement condescendante ou teintée de sentimentalité, la compassion est ce qui se déploie à partir d'une ouverture primordiale, où s'abolit la distinction entre « moi » et « l'autre ». L'acte compatissant n'est pas le fruit d'une décision volontaire ni d'un « ressenti » subjectif : il est dicté par la situation.

Le bodhisattva est tellement en phase avec le réel qu'il est capable d'agir ni pour lui ni pour autrui, mais à partir de l'environnement : il est celui qui sait se mettre à l'écoute de la situation, et y répondre pleinement.

L'action compatissante, telle que l'incarne le bodhisattva, est délestée des attentes, de l'espoir de recevoir quelque chose en retour : elle est don pur, désintéressé. Cette gratuité est si éloignée de notre façon habituelle d'agir que le risque est d'en faire un idéal inatteignable. Pourtant, loin d'être un absolu hors de notre portée, la source de la compassion est toute proche, et d'une grande simplicité. Il suffit de nous tourner vers notre propre cœur. Qu'y découvre-t-on ? Un « point sensible », au point d'être douloureux. (Faustine Ferhmin)

page(s) 58
• La fraîcheur du moment présent

L'ermite médite constamment sur le fait que la mort est certaine, mais que son heure est imprévisible. Qui sait, de la mort ou du lendemain, qui viendra le premier ? Lorsqu'il allume le feu le matin, il se demande s'il sera encore là le lendemain pour en allumer un autre. Lorsqu'il expire l'air de ses poumons, il se considère fortuné de pouvoir inspirer à nouveau. Conscient de l'impermanence des choses, il pratique avec assiduité.

Ainsi, le temps qui passe ne se dilue pas dans une distraction confuse et n'est pas noyé dans le flot des émotions perturbatrices : chaque instant vaut son pesant d'or et rapproche le pratiquant de la nature ultime des choses. La fraîcheur du moment présent nourrit le cœur du méditant de qualités bienfaisantes.

page(s) Introduction
• Entrer dans le flux

Pour entrer dans le flux, il faut que la tâche mobilise toute notre attention et forme un défi à la hauteur de nos capacités : si elle est trop difficile, la tension s'installe, puis l'anxiété ; si elle est trop facile, on va se relâcher et vite s'ennuyer.

Dans l'expérience du flux, une résonance s'établit entre l'action, le milieu extérieur et la pensée. Dans la plupart des cas, cette fluidité est ressentie comme une expérience très satisfaisante, parfois un ravissement. Elle est à l'opposé de l'ennui et de la dépression, mais aussi de la fébrilité et de la distraction.

Il est intéressant de noter également que, tant que dure celle-ci, la conscience de soi s'estompe. Il ne reste que la vigilance du sujet qui se confond avec l'action et ne s'observe pas lui-même.

page(s) 258
• C’est toujours notre esprit qui fait l’expérience

Nous déployons beaucoup d'efforts pour améliorer les conditions extérieures de notre existence, mais en fin de compte c'est toujours notre esprit qui fait l'expérience du monde et le traduit sous forme de bien-être ou de souffrance. Si nous transformons notre façon de percevoir les choses, nous transformons la qualité de notre vie. Et ce changement résulte d'un entraînement de l'esprit que l'on appelle « méditation ».

page(s) 17
• Les difficultés : un trésor d'énergie

Il y a là un grand enseignement : ne jamais sous-estimer le pouvoir de l'esprit, capable de cristalliser de vastes mondes de haine, de désir, d'exaltation et de tristesse.

Les troubles que l'on traverse renferment un précieux potentiel de transformation, un trésor d'énergie où l'on peut puiser à pleines mains la force vive qui rend apte à construire ce que l'indifférence ou l'apathie ne permettent pas. Et chaque difficulté peut être la brassée d'osier avec laquelle, ayant vanné le panier intérieur dont on ne se sépare plus, nous recueillons avec aisance tous les aléas de l'existence.

page(s) 248
• Vérité du bouddhisme ancien

À y regarder de près, la question de la vérité du bouddhisme ancien est profondément occidentale. En Orient, ce qui importe est que le bouddhisme soit vivant et dise la vérité, de telle manière que cette vérité puisse être éprouvée à neuf dans l'étude des textes et par diverses pratiques. Chaque pays, chaque peuple, a ainsi établi sa propre manière de comprendre et de vivre l'enseignement du Bouddha. Impossible, dans ces conditions, de juger que l'un de ses visages est plus vrai qu'un autre.[…]

[L]a thèse actuelle [selon laquelle] le bouddhisme ancien serait libre des rites et des symboles que des traditions plus tardives ont cultivées est un préjugé de l'esprit antireligieux moderne qui projette sur l'Orient des débats issus du christianisme et de la Réforme.

L'enseignement du Bouddha repose sur une expérience qu'il manifeste dans son être, sa posture, son comportement et son enseignement : celle d'un contentement où nous sommes libres de l'enchaînement des préoccupations habituelles qui se nourrissent du jeu discursif de l'espoir et de la peur.

page(s) 20
• Jouet des pensées

De fait, une conception répandue en Occident consiste à penser qu'être libre revient à pouvoir faire tout ce qui nous passe par la tête et traduire en actes le moindre de nos caprices. Étrange conception, puisque nous devenons ainsi le jouet des pensées qui agitent notre esprit, comme les vents courbent dans toutes les directions les herbes au sommet d'un col.

page(s) 158
• Motivation de l'ermite (suite)

L'ermite ne se désintéresse nullement du sort de l'humanité, mais se rend compte que dans la situation qui est la sienne, il est non seulement incapable d'accomplir le bien d'autrui, mais il est aussi impuissant à construire son propre bonheur. Sa motivation essentielle est donc de se transformer lui-même pour mieux transformer le monde.

Pour ce faire, il doit impérativement consacrer un certain temps à engendrer en lui-même la force et la liberté intérieures qui sont indispensables pour faire face avec confiance, sagesse et sérénité aux aléas de l'existence et pour contribuer de manière éclairée au bien-être d'autrui.

L'ermite commence donc par comprendre que le bonheur authentique ne dépend pas fondamentalement des conditions extérieures mais de la transformation de son esprit et de sa manière de traduire les circonstances de l'existence en bonheur ou en mal-être. Il comprend que tant que l'on ne s'est pas débarrassé de la haine, de l'obsession, de l'orgueil, de la jalousie et des autres toxines mentales, il est aussi vain d'aspirer au bonheur que de souhaiter la fin de ses brûlures sans retirer sa main du feu.

Contrairement aux apparences, la motivation de l'ermite bouddhiste est fondée sur l'amour altruiste et la compassion. Son but est clair : se rapprocher de l'Éveil afin de devenir capable de remédier aux souffrances du monde.

page(s) Introduction
• Qualités à cultiver pour un meilleur rapport au temps

Concrètement, pour vivre plus harmonieusement notre rapport au temps, nous devons cultiver un certain nombre de qualités.

La vigilance permet de veiller au passage du temps, de ne pas le laisser fuir sans s'en rendre compte. La motivation juste est ce qui colore le temps et lui donne sa valeur. La diligence, ce qui permet de l'utiliser à bon escient. La liberté intérieure évite qu'il ne soit monopolisé par des émotions perturbatrices.

Ainsi chaque jour, chaque heure, chaque seconde est comme une flèche qui vole vers sa cible. Le bon moment pour commencer, c'est maintenant.

page(s) 256
• Motivation de l'ermite

En dehors de la manne spirituelle qu'il en retire, en quoi [un ermite] peut-il contribuer au bien de la société humaine ?

Pour répondre […], il convient de considérer la motivation de l'ermite. Le déclic initial est généralement provoqué par un sentiment de lassitude et d'insatisfaction à l'égard des préoccupations ordinaires de la vie quotidienne : le gain et la perte, le plaisir et le déplaisir, la louange et la critique. Il ne s'agit pas pour l'ermite de renoncer à tout ce qui est bon dans l'existence, mais aux causes de la souffrance qui sont enfouies dans son propre esprit : l'agressivité, la confusion, l'avidité, l'arrogance et la jalousie.

page(s) Introduction
• Le bonheur authentique

Le bonheur authentique, sukha, est un état de plénitude durable qui se manifeste lorsque l'on s'est libéré de l'aveuglement mental et des émotions conflictuelles. C'est aussi la sagesse qui permet de percevoir le monde tel qu'il est, sans voiles ni déformations. C'est enfin la joie de cheminer vers la liberté intérieure et la bonté aimante qui rayonne vers les autres.

page(s) Introduction
• Nous avons tous le potentiel

Chacun d'entre nous a le potentiel de dissiper les voiles de l'ignorance, de se débarrasser des toxines mentales qui provoquent le malheur, de trouver la paix intérieure et d'œuvrer au bien des êtres.

page(s) Introduction
• Le karma réside dans l’intention

Un karma réside exclusivement dans l’intention d'agir en vue de perpétuer le sentiment du soi individuel. C'est le mental, donc la pensée ou plus précisément l’intention mentale qui est au centre du karma et non le « faire » proprement dit. (Philippe Cornu)

page(s) 50
• Lâché prise

J'ai porté mon regard vers le sud,
J'ai vu des entrelacs d'arcs-en-ciel,
J'ai pensé que les phénomènes
Sont à la fois vides et apparents.
J'ai connu une expérience non duelle :
La clarté naturelle, tout à fait libre
De néant et d'éternité.
Libre de l'espoir du fruit
Et de la peur de l'échec.
J'ai lâché prise.

Shabkar

• Cultiver, se familiariser

Étymologiquement, les mots sanskrit et tibétain, traduits en français par « méditation », sont respectivement bhāvanā, qui signifie « cultiver », et gom, qui signifie « se familiariser ». Il s'agit principalement de se familiariser avec une vision claire et juste des choses, et de cultiver des qualités que nous possédons tous en nous mais qui demeurent à l'état latent aussi longtemps que nous ne faisons pas l'effort de les développer.

page(s) 17-18
• L’éveil est transmissible sur le champ

Pour le tantrisme, l'éveil est transmissible sur le champ. Il est la vérité de notre propre esprit. Devant l'arbre empoisonné de notre confusion, et de notre égocentrisme, trois choix s'offrent à nous.

Nous pouvons, grâce à la discipline la plus vigilante, couper un à un les fruits porteurs de mort de cet arbre. C'est un travail minutieux et long.

Nous pouvons aussi, par la vision claire de la vacuité de toute chose et par compassion, déraciner l'arbre, c'est-à-dire couper l'attachement qui engendre la confusion. C'est un geste plus radical – celui propre au Grand Véhicule (Mahāyāna).

Le Tantra, lui, invite à manger les fruits empoisonnés et à les transmuter aussitôt en élixir de vie. Le Tantra est est une alchimie spirituelle transformant le plomb de l'affliction en or pur de la félicité. Pour lui, les deux approches précédentes sont marquées par un manque de confiance dans l'esprit du Bouddha. Elles sont dualistes et non dénuées d'une forme subtile de violence, car elles cherchent à rejeter la confusion pour atteindre l'éveil.

page(s) 25