La méditation là où vous ne l’attendez peut-être pas ! Cette pratique n’a en effet pas vocation à se cantonner au coussin, mais plutôt à contaminer chaque moment de l’existence. Aussi dès lors que le méditant s’y est authentiquement engagé, toutes sortes de situations sont l’occasion d’interroger la pratique.

Je venais de me faire éconduire. Des mois que je m'intoxiquais avec des histoires d'elle et moi. Sans m'en rendre compte. Je n'étais pourtant plus un débutant en méditation. Comme quoi développer la vigilance est un ouvrage de longue haleine.

Les premières vingt-quatre heures après son rejet, j'ai été étonnamment calme. Puis le vendredi midi, malgré le temps radieux, effondrement, sensation de couler. L'après-midi, avec un ami, nous sommes allés en forêt. La nature et la conversation en amitié m'ont remis à flot. Le samedi soir, nouvelle attaque d'angoisse archaïque d'abandon : impossible de trouver le sommeil, intense oppression du cœur et une longue méditation couchée pour passer le cap.

Le dimanche midi, après le repas, sentant l'effondrement rappliquer, j'ai pris le taureau par les cornes : je me suis habillé chaudement, j'ai mis les bottes et suis parti dans la montagne pour plusieurs heures. Il avait reneigé durant la nuit et j'ai marché en pleine présence dans les forêts, accroché par un fil au crissement de mes pas dans la poudreuse. Le ciel était morose, mais le mordant du froid sur les tempes aidait sacrément bien à rester ici et maintenant. Juste un avec ce qui est, quoi qu'il en soit.

Soudain, le ciel s'est ouvert et une percée du soleil a inondé la neige de lumière. Sa chaleur, s'alliant la brise, s'est mise à faire tomber la neige des branches où elle s'était fraîchement déposée. Quand il neige pour de bon, c'est toujours ciel bouché, grisaille. Mais là, une bénédiction de flocons de lumière incandescente, sur fond d'ouverture sur le pur azur. Le genre d'instant qui vous fait sentir qu'un ange passe. En l'occurence, plutôt deux anges pour avoir la grâce de m'attraper sous les épaules à un moment où j'étais si près de m'écrouler. Après un long moment à goûter cet accord, j'ai repris la marche, tranquille, allégé du fardeau, lavé du mal-être.

Un bouddha serait-il resté depuis dans cet état de grâce ? L'honnête homme en chemin ne connaît lui que des ouvertures éphémères. Il n'empêche, l'expérience continue à rayonner dans les hauts et les bas plus modestes depuis. Gratitude envers elle et gratitude envers la vie.

Avec le recul, le plus significatif dans cette histoire me semble être d'accéder à la plénitude sur le seuil d'un total effondrement. Au moment de la confusion, sous réserve de ne pas lutter contre et d'accueillir, quelque chose finit par lâcher (ici mon « J'ai mal ! J'ai mal ! J'ai mal !... » lancinant). Ce qui s'ouvre alors, c'est indicible. Contentons-nous de le nommer l'espace. La spiritualité, c'est sans doute simplement l'ouverture à cet espace au-delà de l'ego.

Ami méditant, persévère dans ta pratique et quand sera venu le moment de la confusion la plus extrême – la vie ne manquera pas de te faire à l'occasion passer par là –, ne résiste pas, lâche prise, plonge au cœur du maelström avec confiance, mais dépourvu de toute attente, car c'est une chance qui t'est donnée de t'ouvrir.

Dans ma jeunesse, je me souviens un été avoir emmené une amie découvrir la haute montagne dans les Pyrénées.

Chaque jour au petit matin, nous prenions le sentier par ciel clair. Au fil de la matinée, la brume montait doucement des vallées par lambeaux, qui stagnaient ensuite à une altitude précise et mystérieuse. L’accumulation formait bientôt une mer de nuages magnifique, que nous surplombions avec bonheur. Notre journée se poursuivait sous l’azur dans la joie des lacs, des cols et des crêtes.

Dans l’après-midi, nous reprenions le chemin de la vallée. Arrivés à l’altitude de la mer de nuages, nous quittions l’estival pour le lugubre et il fallait nous couvrir pour marcher parfois une heure dans un épais brouillard. Brouillard que nous finissions toujours par quitter pour terminer la descente sous un plafond. Dans la vallée, les gens maugréaient contre le « mauvais temps ». Effectivement, ceux qui avaient fait la grasse matinée n’avaient pas dû voir le soleil de la journée, qu’ils avaient passée dans une boîte de flancs de montagne au couvercle de nuages. À notre teint hâlé, certains imaginaient que nous arrivions d’Espagne, « parce qu’ici… ».

À la fin des vacances, la voiture du retour roulait vers le nord et sous les nuages, nous avions plutôt le blues. C’est alors que mon amie et moi avons fait le serment de ne jamais oublier qu’au-delà des nuages, il y a toujours l’azur.

La pratique de la méditation bouddhique ne fait appel à aucune croyance. Simplement la confiance qu’au-delà des nuages de la confusion, il y a toujours l’azur de la santé fondamentale.

Une fin d'après-midi, l'été. Après une journée de travail harassant sur l'ordinateur, enfin revenir à la présence, au corps et à la nature. En forêt, par un sentier rocailleux, je descends dans une vallée profonde. Marcher avec la précision et la délicatesse d'un indien d'Amérique. Qu'aucune pierre ne roule. Qu'aucune brindille ne craque.

En fond de vallée, le ruisseau chante au milieu d'une étroite prairie. Arrivé en lisière, j'aperçois en enfilade assez loin un jeune chevreuil qui broute. Poursuivant la méditation, je contemple la scène. Le chevrillard remonte doucement la prairie dans ma direction. Pensée : il va finir par capter ma présence, me regarder quelques secondes, puis disparaître d'un bond dans le sous-bois en poussant son cri d'alerte. « Pensée ! » : je lâche et reprends la méditation.

 

Chevreuil aux aguets

 

Soudain, l'animal se redresse. Les oreilles pointent, aux aguets. Il est encore à plusieurs dizaines de mètres, mais nous nous regardons droit dans les yeux. Long temps suspendu de parfaite immobilité de part et d'autre. Qu'il finit par rompre pour se remettre à brouter… et avancer vers moi. Je ne bouge pas d'un cil. J'expire la moindre pensée pour n'être que contemplation.

Peut-être une demi-heure plus tard, repu l'animal se couche dans l'herbe à quelques mètres de moi. Il entreprend sa toilette, un peu à la façon des chats, grattant derrière l'oreille avec son sabot arrière. Puis il chôme paisiblement, tournant de temps à autre vers moi un regard totalement vide d'inquiétude. Nous restons tous deux à l'état de nature et la vie suit son cours librement. Finalement, celle-ci l'appelle ailleurs : il se lève, broute encore un peu de cette herbe si tendre, puis se glisse en toute tranquillité entre les fûts des arbres du sous-bois.

A posteriori, j'ai pensé à Saint-François d'Assise en confrérie avec les oiseaux. Mais surtout ne jamais s'imaginer avoir atteint la sainteté : poison violent. A fortiori pas en situation : cette seule pensée suffirait à faire fuir le chevreuil ! « Pensée », lâcher.

 

Renard dans la forêt

 

PS : La joie incommensurable de constater que l'effarouchement habituel n'a rien d'une fatalité, je la croyais impossible à partager. En somme, une sorte de privilège du solitaire. Or une autre fois que nous méditions en petit groupe au cœur de la forêt, soudain des pas dans le couvert de feuilles mortes. Immobiles, arbres parmi les arbres, nous ouvrons prudemment les yeux. Des yeux qui s'émmerveillent bientôt au spectacle inouï d'un renard qui passe tranquillement quelques mètres devant nous.

Cela fait plus d'une heure que je m'échine en vain sur l'ordinateur à retourner dans tous les sens mon code informatique pour trouver où s'y niche ce fichu bogue. Je lâche et sors sur le seuil de la maison. Dans le sureau tout proche, un couple de troglodytes mignons se répondent à tue-tête. Comment un oiseau si fragile peut-il lancer un cri aussi puissant, cela me stupéfiera toujours. Il y a de la joie contagieuse dans ce dialogue. Touché par cette expression spontanée de la fondamentale confiance de la vie, je m'ouvre, soulagé de moi sur le champ.

Tout ce qui précède, bien que possiblement utile au lecteur, est élaboré a posteriori et comme tel encore bien trop encombré de mental. Pour être plus près de la réalité de l'expérience vécue, il faudrait écrire beaucoup plus sobrement. Par exemple : le chant d'un minuscule fend l'espace qui s'ouvre à neuf.

Le chevalier Bayard était « sans peur et sans reproche ». Le chevalier méditant est sans peur et sans espoir.

Lors d'une retraite solitaire, au bout de sept jours de pratique intensive, enfin une journée posé dans une plénitude incroyable : immobilité du corps, aucune envie de me relever hormis les besoins élémentaires ; relative immobilité de l'esprit : lorsqu'une pensée vient, le prochain expir la congédie en douceur.

Le lendemain, grande claque (exactement ce qu'il fallait pour me rappeler la réalité de l'impermanence et me ramener à l'humilité) : assailli toute la journée par les démons de la colère contre des personnes de l’emprise desquelles j'étais alors en train de me défaire. Au début, comme cela revenait sans cesse à la charge, j'ai laissé le film se dérouler, sans l’alimenter, en me maintenant dans l'observation non réactive.

Mais le flot ne tarissait pas. Dans l’après-midi, je me suis donc mis à pratiquer tonglèn à l’intention de ces personnes : à l'inspir, soulager la personne de son mal-être, de ses ténèbres ; à l'expir, envoyer à la personne tout ce que l'on peut avoir de ressources lumineuses en soi.

Le soir, sentant que me coucher sur ce combat épuisant me ferait passer une nuit horrible, il m’est venu d'improviser une pratique de visualisation, ce que je ne fais jamais. Intuition d’invoquer les souvenirs des lacs de haute montagne où je sois monté. D’abord pour la force de cette image, souvent utilisée dans les guidances, du lac qui reflète tout ce qui passe dans le ciel sans discrimination, couplée à la puissance d’immobilité des montagnes. Ensuite parce que ces souvenirs sont ceux de moments contemplatifs d’accord parfait. Ô joie, l’effet contre-poison eut bel et bien lieu. Repos de l'immobile guerrier : des rêves sous protection de milliers d'étoiles et de leur clair reflet dans un miroir d'altitude.

 

Lac de haute montagne

 

Comme beaucoup d'entre nous dans un monde où toujours plus d’activités se numérisent, je passe l'essentiel de mes journées de travail devant un écran d'ordinateur. La pause repas est une formidable occasion de retour à la présence : aller au potager, une échappée du regard sur le ciel et les lointains (par temps clair, la silhouette du Mont-Blanc qui pointe au-dessus de monts plus proches), mettre les mains dans la terre, récolter quelques légumes, rentrer les éplucher, découper, faire cuire doucement, remuer, goûter.

Cuisiner est d’abord une pratique de présence attentive. Tout cuisinier aura fait l'expérience un jour de penser à autre chose et de laisser cramer le plat. Mais cuisiner est aussi une pratique de bienveillance aimante. Quand je reçois des amis, que j’ai eu la main heureuse et qu'ils me complimentent pour le plat que nous partageons, souvent je réponds « Vous m'avez bien inspiré ». C’est en effet aussi grâce à eux : c’est de m’être, en préparant, relié à eux et à l’affection qui nous lie qui m’aura mis dans une disposition favorable à la réussite du plat. Inter-être, tout est lié.

Depuis des années, observant les transformations silencieuses de la nature alentour, ses délitements, je fais de mon mieux pour adapter petit à petit mon mode de vie à cette conscience de l’effondrement. La soudaine accélération que représente la crise du covid-19 n’aura donc pas été en soi une surprise. Surprenante par contre, l’intensité des affects violents dont l’anticipation et la préparation ne protègent nullement : tristesse pour cette prolifération de souffrances de tous ordres, dont personne ne se trouve épargné ; et angoisses qui remuent profondément en nous dans l’archaïque.

Cela me rappelle un échange il y a quelques années, à la fin d’une retraite intensive de méditation, après que la règle de silence eut été levée. J’étais jeune méditant. L’homme plus expérimenté. Donc curieux, je lui demandai en quelque sorte de m’envoyer une carte postale « depuis plus loin sur le chemin ». Je revois encore son immense et doux sourire en me répondant les yeux dans les yeux : « C’est de plus en plus dur ! ». Que cette réponse m’ait à l’époque déconcerté, c’est peu dire…

Aujourd’hui, les tapis nous sont de toutes parts retirés de dessous les pieds. La formule était récurrente dans la bouche de Chögyam Trungpa. Qui a lu ses livres ou ceux de Pema Chödrön sait tout ce qu’une telle situation peut avoir de réjouissant : il n’y a pas de meilleure opportunité pour pratiquer l’accueil inconditionnel !

Les joies de satisfaction béate, tape-à-l’œil, nous aveuglent et s’évaporent. Tandis que la joie limpide d’être un avec ce qui est, si sa floraison est plus discrète, ses racines sont plus profondes. Depuis la réponse déconcertante de mon compagnon de retraite, j’ai cheminé un peu. De sorte qu’il me semble aujourd’hui mieux la comprendre : ce qui « est de plus en plus dur », c’est de tenir ensemble dans le même bouquet cette joie et cette tristesse, toutes deux également authentiques.

Dans une première approche – qui est celle du Véhicule fondamental –, la méditation peut être considérée comme une écologie de l'esprit.

Comment dépolluer une rivière, au plus simple ? Primo, dépister systématiquement tous les écoulements toxiques pour pouvoir les stopper. Secundo, laisser s'évacuer tous les résidus. Avec l'apaisement des agressions, le trouble décante. Avec le temps, la vie reprend ses droits et l'eau retrouve la fraîcheur et la limpidité.

Ce qui souvent nous pousse à tenter l'expérience de la méditation, c'est cette sensation diffuse d'avoir accumulé les pollutions mentales, d'en être intoxiqué, saturé.

Primo, nous cessons de fermer les yeux – premier poison de l'esprit : l'inconscience – sur nos aspects troubles. Dans l'assise silencieuse, nous allons à leur rencontre avec bienveillance. Les toxines que nous observons relèvent pour l'essentiel de deux catégories : d'une part, nous repoussons ce que nous jugeons désagréable – second poison de l'esprit : l'aversion ; d'autre part, nous nous agrippons à ce que nous jugeons agréable – troisième poison de l'esprit : l'avidité. Ainsi fonctionne l'esprit humain de toute éternité. Avec l'entraînement, nous apprenons à repérer systématiquement les souillures de l'esprit, si possible au fur et à mesure que nous les produisons.

Secundo, dans le calme profond qui s'installe après plusieurs jours de méditation intensive, nous laissons remonter des souillures emmagasinées par le passé. Les observant sans jugement, sans commentaire, sans les alimenter de nouveau, nous nous en libérons. Avec le temps, la vie reprend ses droits et notre esprit retrouve la fraîcheur et la limpidité fondamentales.

Le Bouddha, « celui qui est éveillé  », est un être qui a consummé toutes les anciennes souillures de son esprit et cessé d'en produire de nouvelles. Nous ne serons sans doute jamais éveillés. Néanmoins la discipline de méditation vaut d'être pratiquée, car c'est un chemin sur lequel nous ne pouvons qu'avancer, le fardeau plus léger à chaque pas.

Les rapports des scientifiques du GIEC s'accumulent depuis 1990, toujours plus alarmants. Le dernier, publié le 8 octobre 2018, ne fait pas exception à la règle. Pendant ce temps, les politiques font d'émouvantes déclarations d'intentions médiatisées. Pourtant, depuis l'accord de Paris de 2015, aucun pays n'a lancé les politiques radicales indispensables pour atteindre l'objectif de limiter à 1,5°C l'augmentation de la température par rapport au début de l'ère industrielle. En France, le ministre Nicolas Hulot en a jeté l'éponge.

En regardant le septième épisode de la web série documentaire NEXT de Clément Montfort, une interview de Pablo Servigne – auteur notamment de Comment tout peut s'effondrer et de L'entraide, l'autre loi de la jungle –, je me suis amusé à noter certaines des phrases qu'il prononce :

  • On essaie de s'éveiller chaque jour.

  • [On] ne met pas ses émotions sous le tapis, [on] les accueille.

  • Encore en chemin.

  • Un combat intérieur avec nos propres ombres.

  • Avoir le courage de plonger dans ses émotions.

  • Aller de l'avant, garder les yeux ouverts.

  • Un cercle vertueux [se] déclenche en allant dans les ombres.

  • C'est en touchant la part la plus sombre, le désespoir en chacun de nous que l'on peut rebondir et enclencher une spirale positive, quelque chose de vrai, d'ancré et de connecté avec soi-même.

  • [Le seul fait de] s'ouvrir ouvre la personne en face.

Il y a là des résonances frappantes avec notre travail de méditants.

La première association qui me soit venue, c'est qu'avec cet effondrement qui s'accomplit, nous n'avons pas de meilleure et plus radicale illustration de cette nécessité, pour reprendre l'image fameuse de Chögyam Trungpa, d'« accepter de se laisser retirer le tapis de dessous les pieds ».

Méditer, c'est entre autre accueillir ses émotions, même celles liées aux angoisses les plus archaïques, parmi lesquelles bien sûr la mort. Ici celle de l'écosystème Terre qui est le support irremplaçable de toute vie sur la planète, donc notre commun le plus précieux.

Accueillir et traverser ses émotions. Descendre au fond de cette « nuit obscure de l'âme » pour en renaître transformé. En matière de collapsologie, c'est ce qu'illustre très didactiquement le facilitateur graphique Matthieu Van Niel avec sa courbe de deuil. On y trouve notamment cette formule : « Acceptation : prendre soin sans chercher à guérir », qui correspond parfaitement à l'attitude de présence attentive et de bienveillance aimante du méditant.

 

Collapsologie & courbe de deuilVoir l'illustration en grand sur le site de Matthieu Van Niel

 

En méditation, les gens ont beaucoup de mal à accepter qu'il faille renoncer à l'espoir. Or cesser de fantasmer un avenir pour se relier à ce qui est, c'est l'occasion de vivre ce que Chögyam Trungpa nommait « le cœur authentique de la tristesse ». En ce sens, sur l'illustration l'expression finale du visage serait beaucoup plus nuancée que ce « whouhou ». Plutôt un demi-sourire teinté de tristesse, mais d'une tristesse non écrasante, une tristesse avec de l'espace.

Paradoxalement, c'est en lâchant l'espoir, en entrant dans l'expérience de la vulnérabilité la plus extrême que le cœur s'ouvre, ce qui donne accès à la compassion, la générosité, la chaleur, l'altruisme et la solidarité.

S'agissant de sortir de l'inconscience, du déni, sans rester piégé sous emprise de l'angoisse, de la peur, de la colère ou de la dépression, la pratique soutenue de la méditation est une clef majeure pour une vision claire permettant de faire des choix pertinents et d'agir chacun, tous ensemble, dans le sens de la survie de l'humanité.

Puissent les consciences s'éveiller en nombre toujours plus grand et les gens agir alors avec clairvoyance.

Voir aussi

Par association : Quand tout s'effondre, de Pema Chödrön, disciple directe de Chögyam Trungpa.

Tout le monde aura fait – sans doute sans le savoir – une expérience de méditation en restant devant un feu de cheminée, absorbé par la danse des flammes.

Mais préparer le feu est déjà une expérience de méditation. Ici, huit mois de l'année, chaque journée commence invariablement par la construction du feu : un peu de papier froissé, une branche de genêt par dessus, puis du petit bois, et du bois de plus en plus gros jusqu'à remplir le foyer. En agençant le bois, il faut être attentif à ménager l'espace qui permettra à l'air de circuler : sans lui, pas de feu. Final : craquer l'allumette. Si le feu est correctement construit, il prendra du premier coup et se propagera. Je referme la porte du foyer puis passe à la cuisine nourrir les chats et préparer le petit-déjeuner. Quand je reviens dans la salle avec le repas, la flamme est vive et cela rayonne à travers la vitre du foyer.

Rarement, je reviens et le feu n'a pas pris. Il faut le reconstruire et craquer une seconde allumette. Ce faisant, je réalise qu'à la première tentative j'ai bâti le feu machinalement, perdu dans mes pensées. La méditation du feu commence avant la flamme !

Exercice. Remarquez que la méditation assise commence avant le son de bol de l'ouverture. Observez comment, lorsque vous vous asseyez sur le coussin perdu dans vos pensées, la séance de méditation qui suit est difficultueuse, vous obligeant à bouger, reprendre la posture. A contrario, observez comment elle est plus fluide et rayonnante après que vous vous soyez assis en étant déjà intensément présent à votre corps, ayant du premier coup construit la posture correcte, étant d'emblée accordé à la situation. Vous asseoir sur le coussin est déjà méditation !

En fait, tout est méditation. Il ne tient qu'à vous.

Enfant, j’aimais bien aller à la pêche avec mon grand-père. Nous partions de bon matin, avec un pique-nique, et allions nous poster pour la journée au bord d’une petite rivière calme bordée d’arbres et de buissons. Parfois, le formidable éclat orange et bleu de la flèche éphémère du martin-pêcheur au ras de l’eau.

Ni le grand-père ni moi ne connaissions le mot « méditation ». Pourtant nous méditions. Une paix royale : pas d’autres manifestations que celles de la nature. Il s’agit de se tenir focalisé sur le bouchon de la ligne, guettant le moindre de ses mouvements. Et le mieux pour cela est encore de rester vide d’attente. Quoi qu’il arrive, que cela morde ou pas, le grand-père était heureux. Je réalise rétrospectivement qu’il aura été mon premier maître de méditation !

Parfois la grand-mère nous accompagnait, mais elle, souvent elle s’assoupissait la canne à la main. Une autre fois, son frère avait été de la partie. Agité notoire, il avait passé l’après-midi à brasser l’eau en y plongeant et retirant sans cesse sa ligne, voire sa canne. Et bien sûr en pestant…

En méditation pareillement, nous naviguons entre ces deux écueils : nous assoupir, nous agiter. Juste rester posé, immobile et vigilant, focalisé sur le souffle et sans attente. Quiétude, humilité, patience.

Chacun comprend l'expression courante « avoir de la présence d'esprit ». Mais tout le monde ne voit peut-être pas combien cette présence d'esprit la plus ordinaire est l'essence même de la spiritualité, à mille lieux de conceptions New Age qui la lient plus volontiers à toutes sortes d'entités de mondes supérieurs invisibles. Si je suis profondément enraciné dans la présence, fondamentalement confiant et ouvert à la situation, il ne peut qu'y avoir présence d'esprit et je vais spontanément faire ce que la situation requiert.

La regrettée Anne Dufourmantelle a trouvé la mort en authentique bodhisattva (on pourrait dire que le bodhisattva est un juste) : sans hésiter, elle s'est jetée dans une mer démontée pour porter secours à un jeune baigneur en détresse qui l'avait bravée inconsciemment. Avec une once d'ego à ce moment crucial, elle serait bien sûr restée sur le rivage, épargnant ainsi sa propre vie. Mais nul doute qu'elle la poursuivrait aujourd'hui hantée par la mort de ce jeune.

Je me souviens avoir enchaîné ma première retraite de méditation Vipassanā avec une randonnée itinérante en solo dans les Alpes. Quoi de plus monotone, en apparence, que de marcher en silence sur un sentier de montagne ? À mieux y regarder pourtant, le randonneur va toujours de découvertes en émerveillements renouvelés : son œil et son oreille sont sans cesse interpellés par le proche – roches, torrent, végétation – comme par le plus lointain – rencontres animales, échappées nouvelles par les cols qui s'enchaînent. En méditation pareillement, si une certaine monotonie est rapidement de mise, l’expérience venant, le regard se fait plus précis de sorte que curiosité et joie finissent par l’emporter.

Comme tout ce qui est simple et répétitif – cueillir des fruits, scier du bois, etc. –, la marche est un excellent support de méditation. Particulièrement la marche en montagne. L’effort physique y étant soutenu, on s’échappe difficilement du corps, des mouvements de la respiration. D’autant que le rythme des pas se synchronise naturellement sur cette dernière.

En randonnée itinérante, j’ai souvent fait l’expérience de marcher les premiers jours tout encombré de mental. Le corps est à l’épreuve – certains muscles n’ont pas travaillé depuis longtemps, le gros sac est encore étranger au schéma corporel – et intérieurement ça renâcle. Mais au bout de quelques jours, une aisance vient : les muscles se sont réveillés et le sac ne contrarie plus l’équilibre. Puis à un moment, les vieilles habitudes de gamberge et de ressassement lâchent. Juste faire un pas l’un après l’autre, intensément présent au terrain souvent accidenté qui défile sous les pieds. Dans un état d’ouverture panoramique : ne rien rater d’un environnement qui recèle simultanément dangers et merveilles.

J’aime enfin randonner sans but trop précis, ouvert à ce qui se présente, aux aléas. Dans Les objets fractals (Flammarion, 1975, 1989), Benoît Mandelbrot rappelle qu’aléatoire se dit en anglais random, et que ce terme vient de l’ancien français randon, qui désignait l’impétuosité d’un cheval dont le cavalier avait perdu le contrôle. Pour que la randonnée se donne véritablement à nous, il nous faut lâcher la bride. En ce sens, méditer n’est-ce pas randonner l'esprit ?

Quand je reçois des gens à la maison, il faut souvent expliquer le fonctionnement des toilettes sèches. Et quand ils séjournent quelques jours, il y a toujours un enfant intrigué pour demander : « Dis, Gil, tu vas faire quoi avec le seau de pipi et de caca ? » Je les emmène au potager jusqu'au bac de compostage. En soulevant les végétaux qui protègent et en écartant un peu, on constate que les reliefs du dernier seau sont méconnaissables, déjà en voie de transformation. Cela grouille de tout un petit peuple de bestioles – certaines nettement visibles – qui s'en sont fait un joyeux festin ! Puis je montre aux enfants dans l'autre bac que dans quelques mois cela aura pris la belle apparence légère et grumeleuse du terreau que leurs parents achètent pour remplir les jardinières. Mais en nettement plus nourricier : dans la planche d'à côté, ce chou énorme semble avoir sacrément apprécié. Il va remplir à lui seul le gros pot à lacto-fermentation et se donner à nous en choucroute délicieuse.

Si une part significative des humains pouvait s'y mettre à s'occuper de sa merde. L'homme dit civilisé tire la chasse, parfois sans même regarder. Nous dégageons prestement la voiture de son créneau, d'un bon coup d'accélérateur, sans égard pour le bambin qui passe au même moment sur le trottoir dans sa poussette et se prend une grosse giclée de gaz à pleines narines.

Et dans notre psyché, ce n'est guère mieux : nous préfèrons souvent ne pas affronter notre ombre. Nous excrétons tristesse, peur et colère sans en prendre aucun soin : nous tirons juste la chasse.

En méditation, on s'assied sans crainte de regarder sa propre merde telle qu'elle est, confiant qu'elle finira par nourrir une floraison, puis portera fruits.

Voir sa non-méditation, c'est méditer ! Non-méditer, c'est ne pas voir.