Je me souviens avoir enchaîné ma première retraite de méditation Vipassanā avec une randonnée itinérante en solo dans les Alpes. Quoi de plus monotone, en apparence, que de marcher en silence sur un sentier de montagne ? À mieux y regarder pourtant, le randonneur va toujours de découvertes en émerveillements renouvelés : son œil et son oreille sont sans cesse interpellés par le proche – roches, torrent, végétation – comme par le plus lointain – rencontres animales, échappées nouvelles par les cols qui s'enchaînent. En méditation pareillement, si une certaine monotonie est rapidement de mise, l’expérience venant, le regard se fait plus précis de sorte que curiosité et joie finissent par l’emporter.

Comme tout ce qui est simple et répétitif – cueillir des fruits, scier du bois, etc. –, la marche est un excellent support de méditation. Particulièrement la marche en montagne. L’effort physique y étant soutenu, on s’échappe difficilement du corps, des mouvements de la respiration. D’autant que le rythme des pas se synchronise naturellement sur cette dernière.

En randonnée itinérante, j’ai souvent fait l’expérience de marcher les premiers jours tout encombré de mental. Le corps est à l’épreuve – certains muscles n’ont pas travaillé depuis longtemps, le gros sac est encore étranger au schéma corporel – et intérieurement ça renâcle. Mais au bout de quelques jours, une aisance vient : les muscles se sont réveillés et le sac ne contrarie plus l’équilibre. Puis à un moment, les vieilles habitudes de gamberge et de ressassement lâchent. Juste faire un pas l’un après l’autre, intensément présent au terrain souvent accidenté qui défile sous les pieds. Dans un état d’ouverture panoramique : ne rien rater d’un environnement qui recèle simultanément dangers et merveilles.

J’aime enfin randonner sans but trop précis, ouvert à ce qui se présente, aux aléas. Dans Les objets fractals (Flammarion, 1975, 1989), Benoît Mandelbrot rappelle qu’aléatoire se dit en anglais random, et que ce terme vient de l’ancien français randon, qui désignait l’impétuosité d’un cheval dont le cavalier avait perdu le contrôle. Pour que la randonnée se donne véritablement à nous, il nous faut lâcher la bride. En ce sens, méditer n’est-ce pas randonner l'esprit ?

 

Randonnée en haute montagne, vue de la crête