Extraits étiquetés avec : métaphysique

  • Conformisme et non-vie

    [Q]ue cet arrimage à l'« Être » ou « Dieu », fondant la vérité, soit enfin défait ? Que cet ordre métaphysique soit rompu, comme l'a voulu la modernité, que notre vie ne trouve plus de socle sur lequel prendre appui pour y fixer une adéquation, s'y conformer et s'y conforter, que devient la vie, que devient donc « la vraie vie » ? Ou bien en quoi la « vie » a-t-elle encore à voir avec la « vérité » ?

    Car la vie, sinon, peut-elle avoir conformité avec elle-même ? Peut-il y avoir une conformité de la vie à la vie ? Dès lors que cela n'a pas de sens, la vie, savons-nous, ne cessant d'avoir au contraire à dé-coïncider d'avec la vie pour se promouvoir en vie, ce n'est plus que du social, et de ce qu'il établit conventionnellement de morale, que peut venir la conformité selon laquelle modeler la vie.

    De là que la conformité d'antan, onto-théologique, qui prétendait « sauver » la vie, ne peut plus que laisser la place aujourd'hui, en perdant le support de sa transcendance, au conformisme d'une normalité et d'une moralité factice, médiatique et grégaire, corrompant la vie du sein d'elle-même et la réduisant à la pseudo-vie.

    Au point que la défection et la désertion de la vie ne cesse non plus seulement de miner, mais de mimer la vie, au-dedans même de la vie, y générant, sans plus de bornes, la non-vie.

    Couverture de De la vraie vie
    page(s) 48-49
  • La tentation de la fuite devant l’inouï

    Nous sommes toujours tentés […] de prendre la fuite – fuite la plus élémentaire et proprement panique – devant l'assaillement, produisant un défaillement, de l'inouï. Aussi nous retrouvons-nous d'emblée complices pour ne pas avoir à l'affronter. Soit pour ne pas avoir à la reconnaître – le déni qu'organise en grand la société, mais à quoi la vocation de l'art est de s'opposer ; soit pour trouver le plus tôt possible à le ranger – à quoi à servi l'hyper-construction de la métaphysique dans l'histoire de la pensée.

    Couverture de L'inouï
    page(s) 110-111
  • Liberté d'un sujet s'affranchissant de la clôture du moi

    La « liberté » […] n'est pas une donnée première, comme l'a voulu la métaphysique en dédoublant le monde et rompant l'expérience ; mais elle est au contraire, par désolidarisation d'avec la primarité imposée, une acquisition et accession secondaire du sujet, celle par laquelle précisément il se promeut en « sujet ». […]

    Reprise de sa vie qui n'a pas d'âge, réforme qui peut tôt débuter. C'est de là qu'une initiative commence de se dégager ; qu'une marge de manœuvre effective – donc de choix – peut résulter ; qu'une liberté peut effectivement apparaître : que, se dissociant du primaire de la première vie, donc aussi se désolidarisant d'avec son monde, un sujet s'affranchissant de la clôture du moi peut émerger. Il s'affirme alors en sujet ex-istant.

    Couverture de Une seconde vie
    page(s) 27-29
  • Le présent est une décision

    Non plus seulement je me rends moi-même effectivement présent, présent-présent et non plus présent-absent, c'est-à-dire que je ne laisse plus de l'absence éroder ma présence ou subrepticement la saper ; mais voilà même que j'en viens à surmonter par la pensée une telle opposition – et tel est bien en quoi s'impose la pensée ; c'est-à-dire à quoi hisse l'esprit par sa capacité. Non seulement je ne laisse plus la présence être contaminée par l'absence, mais je résorbe aussi celle-ci dans celle-là. […]

    Présence / absence : que restera-t-il en définitive de ce clivage ? N'est-ce pas à l'inertie de l'esprit qu'on doit de les tenir, l'une et l'autre, encore dissociées ? « Penser », en quoi vivre s'accomplit aux yeux des Grecs, est d'en triompher. […]

    [L]a métaphysique a été conduite à méconnaître la présence dans sa venue et son surgissement (Anwesung et non plus Anwesenheit) : comme irruption abrupte et faisant événement, non plus conçue selon l'horizontalité d'une étendue temporelle que définirait sa constance, mais éprouvée selon la poussée d'une percée et d'une émergence.

    En effet : sous le pesanteur du présent devenu étale de la métaphysique et profilant uniformément l'existence, n'avons-nous pas été conduits à oublier cette « éclosion » de la présence – à la fois se décelant de l'absence et s'avivant par son retrait ? Mais que soudain on se heurte à n'importe quel coin de paysage, au lieu de se borner à photographier ; que, rencontrant ces trois arbres au détour de la route, on s'y affronte, au lieu de machinalement esquiver – et voici que du présent aussitôt s'ouvre. Que, par sa résolution, on laisse cette présence advenir ou, comme le disait Héraclite, dans ce tel quel de la rencontre, un « éveil » s'opérer : le « présent » est une décision.

    Décision de quoi ? Disons : de ne pas reporter. C'est une décision de ne pas renvoyer à (un plus tard faux-fuyant) qui seule ouvre un présent effectif.

    Couverture de Philosophie du vivre
    page(s) 24-27
  • Silence sur les questions métaphysiques

    Essayons d'abord d'apprécier la signification du silence par lequel le Bouddha Śākyamuni accueille les questions métaphysiques ultimes. Ce n'est pas le silence de l'ignorance car le Bouddha prend soin d'affirmer que ce qu'il sait, par rapport à ce qu'il enseigne, est comparable au feuillage de la forêt par rapport aux feuilles tenues dans une seule main. Quand on lui pose quatorze questions, cosmogoniques ou métaphysiques ultimes, portant sur l'état du Bouddha après la mort, le caractère éternel ou non du monde, son origine créée ou non, etc., il demeure silencieux. Mais il prend aussitôt la parole pour expliquer son silence : une réponse théorique forcément imparfaite « ne conduit pas au bien-être, au dharma, à la vie sainte, au détachement, au sans-passion, à la cessation, à la tranquillité, à la réalisation, à l'illumination, au nirvāna ».

    Couverture de De la mort à la vie
    page(s) 167-168
  • L’effacement

    Face au questionnement métaphysique, le Bouddha demeure sans parti pris car la sagesse adapte sa réponse pour aider l'esprit qui questionne à s'extraire du doute négatif, de l'opacité et de la torpeur. L'attitude sans parti pris consiste à ne s'attacher à aucune position intellectuelle, à demeurer sans position arrêtée, à ne rien figer dans des représentations mentales, pour ne pas se laisser posséder par des idées et manipuler par le mental discursif. Ainsi permet-elle de se soustraire aux querelles stériles et aux bavardages. Aucune idée n'est privilégiée au détriment des autres. Aucune idée n'est posée comme définitive. Cette attitude est aussi une expression de non-violence fondamentale et d'amour infini. Le Bouddha n'impose rien et ne s'impose pas. Il s’efface.

    Couverture de Le grand livre du bouddhisme
    page(s) 503-504