Extraits étiquetés avec : politique

  • Fausses monnaies de la sagesse et du développement personnel

    La floraison contemporaine de la sagesse relève d'un abandon du travail de la pensée, c'est-à-dire de sa nécessaire élaboration, relevant lui-même de ce qui est bien cette fois un déni : déni de ce qu'il faut de patience et de cheminement, de ce qu'il faut traverser d'illusion et d'incompréhension, pour que soit enfin produit de l'intelligible.

    De là qu'elle conduise non seulement à un renoncement à l'exigence philosophique, mais également à une démission vis-à-vis du questionnement politique, celui-ci étant une dimension de celle-là ainsi que sa mise en œuvre. Or ce déni est celui du temps présent, sur lui repose l'opinion ou la doxa du jour. Aussi nombre de ceux qui jadis ont été philosophes se convertissent-ils aujourd'hui par facilité, de façon plus ou moins avouée, à cette sous-philosophie et en font commerce. Car c'est là le nouveau marché.

    Il faut sonder, en effet, le moment présent pour comprendre les raisons d'un tel succès et pourquoi cette fausse monnaie s'est propagée : la fin proclamée des grandes idéalités projetées (le Progrès – le Salut) lui a laissé le champ libre ; le retrait du religieux et la déception vis-à-vis du politique (dès lors qu'il n'est plus que de positionnement et n'a plus valeur d'engagement) lui confèrent une fonction de substitution : il s'agit là d'un discours à fonction d'alibi, analgésique face à la « crise » qui n'est elle-même que le titre illusoire donné au négatif – non analysé - non assumé – de notre Histoire.

    De plus, porteuse de bonne conscience, non d'exigence, une telle « sagesse » n'offre pas non plus de thèses ou de positions avancées permettant de la critiquer. Que dire contre ce rappel que la vie finalement « est belle », qu'il faut songer aux « joies simples » et se désoccuper – si ce n'est se moquer de ces inepties ?

    À quoi s'ajoute la complicité des médias favorisant la constitution d'une image en icône de consensualité (photo au sourire béat) et faisant croire, par là, qu'on peut entrer dans la pensée sans plus de difficulté. La « sagesse » s'est muée ainsi en idéologie du « développement personnel » où chacun se raconte avec complaisance – comme si ce prêche et cet anecdotique avaient valeur « indicielle » (pour reprendre l'ancienne notion chinoise), ou bien suffisaient à se constituer en vérité.

    Alors que le philosophe n'a garde, qu'on s'en souvienne, de se raconter : « Ceux qui écoutent, non pas moi, mais le discours », logos, disait préventivement le grand Héraclite ; et que la philosophie – faut-il aussi le rappeler ? – ne prêche pas.

    Il en résulte ce propos, finalement redondant et sans arête, de la simplicité heureuse mimant la naïveté (« émerveillez-vous de la vie ! »), mélange d'hédonisme et de zénisme dont tout négatif moteur (nég-actif) est évacué et rejouant de façon ampoulée le grand thème d'une fusion avec le cosmique (et prenant à son avantage une tournure initiatique : le voyage, non plus à Katmandou, mais en Corée) – le tout sur un ton d'humilité se doublant d'exhibitionnisme.

    Comme si l'on pouvait oublier que le point de départ de la morale, à défaut de « fondement », ne pouvait se trouver dans la bonne intention affirmée, virant si commodément en posture et toujours suspecte de duplicité ; ni non plus dans l'assentiment collectif (le grégaire que dénonçait Nietzsche).

    On s'étonnerait, à vrai dire, que notre époque en soit tombée à ce point de niaiserie (doublée de cynisme ?), s'il ne fallait y voir le symptôme d'une raison qui, elle, est de fond et de nouveau philosophique : notre difficulté à redonner un statut consistant, en rapport à la vie, à ce que nous nommons encore, mais de façon si délabrée, du moins si dispersée, l'« expérience ».

    Couverture de Une seconde vie
    page(s) 69-71
  • Une œuvre politique

    Chögyam Trungpa s'est attelé à une méditation sur le sens qu'on attribue à une communauté humaine à l'âge actuel de se destruction par l'atomisation de l'individu étrangement conjointe à la globalisation du monde. « Les gens engagés dans une discipline spirituelle ont tendance à ne rien vouloir faire de leur vie ordinaire, explique-t-il, ils considèrent la politique comme une matière profane et indésirable. » En ce sens, son œuvre tout entière se veut, en une perspective élargie, politique.

    Couverture de Chögyam Trungpa
    page(s) 35-36
  • Voir le meilleur en chacun

    Comme le soulignait déjà Aristote dans l'Éthique à Nicomaque (Livre VIII), philia, l'amitié n'est possible qu'entre égaux et elle est la vertu politique par excellence. Chögyam Trungpa établit un monde où chacun est reconnu en ce qu'il est lui-même en propre. C'est pourquoi la réussite de l'enseignement de Chögyam Trungpa en Occident provient non de sa compréhension de la psychologie occidentale – pour peu qu'une telle chose existe – mais bien plutôt de sa formidable capacité, selon le sens même que revêt l'amitié, à voir le meilleur en chacun.

    Couverture de Chögyam Trungpa
    page(s) 33
  • La parole de Chögyam Trungpa

    [L]a parole de Chögyam Trungpa […] détruit toutes nos idées reçues sur ce qu'est le spirituel.

    Elle détruit l'idée que le sacré constituerait un ordre supérieur au profane : la sainteté se déploie partout, même dans les actes les plus quotidiens et les plus simples.

    Elle détruit notre souci de distinguer le spirituel, l'art et la politique : on ne peut gagner l'un sans les deux autres.

    Elle détruit l'idée que le fait d'appartenir à une religion puisse nous donner un sentiment de supériorité, attitude qui relève du matérialisme spirituel et trahit l'emprise de l'ego.

    Elle détruit la mièvrerie spirituelle faite de bons sentiments et de conseils naïfs : elle nous invite à penser plus rigoureusement, à pratiquer plus intensément, à nous ouvrir pour de bon.

    Elle détruit toute forme de moralisme : le bouddhisme invite à sauter dans le feu du ciel, nullement à nous infantiliser en nous disant ce que nous devrions faire.

    Elle détruit enfin la croyance qu'une discipline spirituelle comme la méditation vise à nous donner une sécurité : elle apprend au contraire à habiter joyeusement l'incertitude, à demeurer dans la brèche de l'inhabituel. Là réside la sainteté.

    Couverture de Chögyam Trungpa
    page(s) 14
  • La douceur, une éthique redoutable

    [L]a douceur a fait pacte avec la vérité ; elle est une éthique redoutable. Elle ne peut se trahir, sauf à être falsifiée. La menace de mort même ne peut la contrer. La douceur est politique. Elle ne plie pas, n'accorde aucun délai, aucune excuse. Elle est un verbe : on fait acte de douceur. Elle s'accorde au présent et inquiète toutes les possibilités de l'humain. De l'animalité, elle garde l'instinct, de l'enfance l'énigme, de la prière l'apaisement, de la nature, l'imprévisibilité, de la lumière, la lumière.

    Couverture de Puissance de la douceur
    page(s) 69
  • Une passivité active

    [La douceur] est une passivité active qui peut devenir une force de résistance symbolique prodigieuse, et à ce titre être à la fois au centre de l'éthique et du politique. Son élaboration est aussi un art de vivre qui a nécessité des millénaires. Le raffinement, certes, s'est fait dans la cruauté comme dans la douceur. Il n'est pas de culture qui n'ait développé l'une sans poursuivre l’autre.

    Couverture de Puissance de la douceur
    page(s) 15-16