Derniers écrits au bord du vide

Albin Michel, 1969 , traduit en 2010
12 cm x 19 cm, 230 pages


Couverture de Derniers écrits au bord du vide

Quatrième de couverture

Le présent recueil rassemble des articles – dont une autobiographie spirituelle – que D. T. Suzuki écrivit dans la dernière décennie de sa vie. Son intuition spirituelle y atteint un très haut degré d’intensité, de simplicité et de poésie. Il y compare notamment la mystique de Maître Eckhart au Zen, analyse l’acte de création du monde comme un jeu de questions-réponses au sein même de Dieu ou encore diagnostique le malaise dans la civilisation dû à l’hypertrophie de l’intellect. Ces articles sont de vraies « graines d’éveil » appelées à germer dans l’esprit du lecteur.

Extraits de l'ouvrage

• Ayez confiance en vous

« Vous n'avez pas suffisamment confiance en vous ; c'est pourquoi vous allez partout questionner les gens, courant de porte en porte en quête d'informations au sujet de la vérité ou de la réalité. » [un maître de la dynastie Tang] Telle n'est pas la voie du zen. La voie du zen consiste à croire en ce que l'on porte en soi et à ne plus dépendre des autres.

page(s) 185-186
• La possession

[J]'étais très embarrassé par la façon dont on dit en anglais : « Le chien a quatre pattes », « Le chat a une queue ». En japonais, le verbe « avoir » n'est jamais utilisé en ce sens. Si vous dites « J'ai deux mains », cela s'entend comme si vous teniez deux mains étrangères dans les vôtres.

Plus tard, je développai l'idée selon laquelle l'insistance mise par la mentalité occidentale sur la possession est le signe de la place prépondérante accordée au pouvoir, à la dualité, à la compétition, traits qui sont absents de la sensibilité orientale.

page(s) 42
• Étudier et expérimenter

Le bouddhisme n'est pas réductible aux seuls enseignements du Bouddha, il est le Bouddha lui-même. En conséquence, pour comprendre le bouddhisme, il faut non seulement connaître les enseignements du Bouddha mais aussi faire l'expérience de ce que le Bouddha a expérimenté. Sous ce rapport le bouddhisme diffère des autres religions.

page(s) 57-58
• L'angoisse découle de la dualité sujet /objet

Qu'a expérimenté le Bouddha ? Suivant la légende, il fut très tôt tourmenté par le problème de la naissance et de la mort. C'est l'héritage de la manière indienne de penser car l'esprit indien se soucie du cycle de la naissance et de la mort ou, comme on dirait aujourd'hui, de la scission sujet-objet.

Lorsque nous sommes confrontés à cette bifurcation, lorsque sujet et objet s'opposent l'un à l'autre, il en résulte angoisse, anxiété et peur qui nous affectent tous en Occident, et pas seulement en Occident mais dans le monde entier.

page(s) 58-59
• La question doit se fondre dans l'être du questionnant

Lorsque nous sommes sur le plan spirituel, la vie morale coule de source, mais la discipline morale et l'intellection ne nous amèneront jamais à la vie spirituelle. Il faut transcender la division sujet-objet de l'existence.

Comment atteindre cette réalité transcendante ? Cela arrive lorsque la personne et l'enseignement, ou le questionneur et la question, sont en unité. Tant que le Bouddha avait cette question en face de lui, tant qu'il la tenait en dehors et séparée de lui, comme si elle pouvait être résolue par des moyens extérieurs, elle ne pouvait pas être résolue. La question vient du questionnant. Mais lorsqu'elle est posée au-dehors, le questionnant se met malencontreusement à penser qu'elle existe comme quelque chose d'extérieur à lui. La question trouve sa réponse uniquement lorsqu'elle se fond dans l'être du questionnant.

page(s) 60-61
• Jardin d'Éden et non dualité

La conscience humaine est ainsi faite qu'au commencement elle baignait dans un état d'inconnaissance complet. Puis il y eut la consommation du fruit de l'arbre de la connaissance – la connaissance consistant à faire du connaissant une entité distincte de ce qu'il connaît. C'est l'origine de notre monde. Le fruit nous coupa de notre état de non-connaissance au sens de « n'être pas conscient de la scission sujet-objet ». L'éveil de la connaissance se traduit par notre rejet du Jardin d'Éden.

Mais demeure en nous l'ardent désir de réintégrer l'état d'innocence antérieur, d'un point de vue épistémologique, à la création, de revenir à l'état où il n'y a plus de division […]

page(s) 62-63
• Impasse du cogito cartésien

Descartes, le père de la philosophie moderne, déclara : Cogito ergo sum. Mais il faut renverser la proposition. Sum vient en premier. En affirmant : « Je suis », je pense ce que je dis. Je sépare « je » de « non-je ». Lorsque je dis « je suis », je sors de moi-même. « Je suis » est le point de départ, mais nous nous exilons pour aller dans le cogito, dans le « je pense ». C'est une chose difficile à saisir, car aucun processus d'intellection ne nous aidera à résoudre le problème.

page(s) 67