Écotopia. Par les arbres et les sources

Repenser l’écologie avec le tao et le zen
Hozhoni, 2017
14 cm x 21 cm, 190 pages
Couverture de Écotopia

Quatrième de couverture

Dans son rapport à la nature, l’homme moderne semble s’être fourvoyé. La nature n’est plus pour lui qu’un réservoir de ressources et un décor dans lequel il peut se déployer.

Héritière d’une tradition dualiste née des pensées grecque et judéo-chrétienne, sa perspective humaniste s’est édifiée sur une représentation du monde où l’homme est la mesure de toute chose.

Au fil des siècles, de vaines tentatives pour sortir de ce paradigme ont été esquissées par Schelling, les romantiques ou les tenants du transcendantalisme américain.

En contrepoint de cette approche, l’âme millénaire de la Chine a privilégié le « naturel » sur la nature et considéré que ce « souffle », dont l’homme n’est qu’une expression, avait unifié le chaos originel. De cette perspective est née une sensibilité « poétique » au paysage, aux « arbres et aux sources », et une intuition de l’instant, souvenir de notre transcendance essentielle, qui peut guider nos pas.

En s’inspirant de la pensée chinoise, du taoïsme et du bouddhisme zen, l’auteur, sinisant accompli et homme de nature, pose qu’une autre manière de penser la nature et l’écologie est aujourd’hui possible. Mais, au préalable, il faut bien appréhender les points de divergence, la réalité de la modernité et s’assurer du fonds chinois. Et de cette réflexion pourra peut-être naître une nouvelle culture du naturel.

Recension

Dans la première partie, faisant le constat de l’hybris post-moderne, avec l’inflation du moi déconnecté des autres êtres, Antoine Marcel remonte la piste de cette déconnexion : la pensée grecque, qui essentialise ; la chrétienté, qui institue le clivage corps /esprit ; la pensée analytique de l’époque moderne, qui amène à confondre la carte avec le territoire. Au fil de son histoire, la pensée occidentale reste humaniste, séparant a priori l'homme de la nature.

La culture occidentale a néanmoins connu diverses tentatives de retour à la nature. Elles sont inventoriées dans la deuxième partie en partant de la notion d’« âme universelle » de Schelling. Le transcendantalisme américain initié par Emerson proposa l’expérience directe du divin dans la nature. Dans cette lignée, Thoreau, proto-écologiste, qui prôna une vie de sobriété, dans la contemplation d’une nature considérée, dans sa constante créativité, comme le lieu de la plus haute vérité. Dans son sillage se développa tout une mythologie de la sauvageté (wilderness) : Walt Whitman, John Burroughs, John Muir, Aldo Leopold, Edward Abbey, Gary Snyder, Kenneth White.

La troisième partie montre que l’Extrême-Orient a développé un tout autre rapport à la nature. L’abstraction de nature n’y a d’ailleurs pas sa place. Il serait plus juste de parler de « naturel », ce qui est ainsi. Le taoïsme est un phénoménalisme. Selon sa vision, la nature est une émergence continue, où tout est transformation et flux. Au sein de ce procès constant, l’homme ne jouit d’aucun statut privilégié. Confucianisme et bouddhisme, les deux autres piliers de la culture chinoise, sont également passés en revue. Taoïsme et bouddhisme se métissent dans le chán – qui donnera au Japon le zen –, pour qui l’ineffable ne peut être atteint que dans le silence du moi et la non-pensée.

Dans les deux dernières parties, l’auteur fait un état des lieux et esquisse le renouvellement de paradigme qu’appelle la dévastation de notre planète.

L’homme se considère depuis trop longtemps comme la mesure du monde. Ce qui l’a conduit à une attitude prométhéenne, arrogante, et à l’hybris qui culmine aujourd’hui dans le transhumanisme, lequel prétend réduire l’homme à sa capacité computationnelle. La pensée abstraite a nourri une illusion démiurgique, mais elle a ses limites et n’est rien sans « l’inscription corporelle de l’esprit » (Francisco Varela).

Si l’esprit est inséparable du corps, l’homme l’est tout autant de la nature. Malgré une urbanisation qui ne cesse de se densifier depuis l’Antiquité, l’homme reste un animal dont la survie appelle la remise en question de la position centrale qu’il s’est arrogée. Non seulement l’homme doit être re-naturalisé, mais la culture extrême-orientale peut aussi inspirer une humanisation de la nature, en donnant des droits à tous les êtres non humains.

Antoine Marcel en appelle à une refondation du poétique et du spirituel. Pour cela, les sagesses taoïste et bouddhiste peuvent être adaptées à notre époque. L’homme a perdu le respect qu’il doit aux éléments. C’est d’éthique dont nous avons besoin : comme le bodhisattva bouddhiste, œuvrons au bien de tous les êtres.

Chacun, en présence d’un arbre vénérable ou d’une source, peut faire l’expérience directe d’une dimension plus vaste que sa petite personne. L’esprit n’est pas cantonné au cerveau de l’homme mais, selon la vision taoïste, un souffle qui anime tous les êtres, dans tous les règnes. Dans ce fonds d’immanence, l’homme peut trouver émerveillement et confiance pour développer le sacré qu’il porte en lui.

Extraits de l'ouvrage

• Cohabitation du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme

[La] cohabitation [confucianisme /taoïsme /bouddhisme], étrange à nos yeux d’Occidentaux, a pu parfois ressembler à un syncrétisme, mais il s’agirait là plutôt, comme le dit François Jullien, du fait qu’en Chine, ou au Japon, on a conçu que « l’opposition n’est ni à clore, ni à figer », ce qui est un autre aspect de ce que le taoïste nomme non-pensée (wuxin ou wunian) – concept inclus dans l’innocence (jap. mushin), le sans-intention, le « sans esprit de profit » du zen (jap. mushotoku). En Extrême-Orient taoïste et zen, l’opposition des contraires, et même la discrimination des différences, dans le contexte de la sagesse, sont conçues comme se rapportant à l’attachement à une noétique du moi, laquelle finalement est un cadre vide.

page(s) 101
• Au miroir des eaux et des montagnes

Dans l’instant où perce un rayon de soleil par un jour sombre, celui où un brusque coup de vent fait cliqueter la ramure des palmiers, vous comprenez, soudain ou peu à peu, ce que dit le silence de la nature, dont la dimension réelle est une métaphysique du vide. Vous l’aviez rencontré au cours de vos lectures, c’est ce que les Japonais ont tenté de circonscrire par les notions de wabi, de sabi, de yügen, à savoir la vision compréhensive de cette beauté qui se manifeste dans le silence des choses comme une grande solitude éternelle, comme une émanation sacrée, toujours présente dans la nature, mais qui ne pouvait se voir sans ce travail d’élagage de l’arbre nain, mais aussi de l’esprit ! […] Il y a dans la nature une possible rencontre de son propre visage au miroir des eaux et des montagnes[.]

page(s) 106
• Aller au-devant de la nature

La philosophie du zen, finalement, est d’aller au-devant de la nature pour que celle-ci puisse exprimer son sens le plus profond.

page(s) 109
• Intuition de l’instant

De ce qui n'était peut-être qu'une tache de lumière dans les sous-bois, avec l'ombre mouvante des arbres, mais suscitant l'intuition de quelque chose, d'un possible, d'un au-delà du monde, il est loisible en effet de tirer, dans la simplicité, une philosophie de la nature qui ne doit ni à un dieu, ni ne relève d'un humanisme, car située au-delà de la condition humaine et, par là, la délivrant.

Cette intuition de l'instant, le bouddhisme zen l'a définie comme compréhension soudaine de l'ainsité (tathatā). Disons, pour le moment, que celle-ci n'est pas de nature mystique. Qu'il s'agit plutôt de l'effet, dans le vu, d'un déconditionnement qui libère l'acte de voir des filtres qui auparavant s'interposaient.

page(s) 11
• Là où la totalité n’est pas encore fragmentée par la pensée pensante

Dans la méditation assise, le pratiquant du zen fait retour à un éveil indifférencié, là où la totalité n’est pas encore fragmentée par la pensée pensante. Dans le quotidien ordinaire, celui-ci apprend à reconnaître que l’ainsité, la réalité non phénoménale avec laquelle il s’est familiarisé dans la méditation, est égale aussi à la diversité du phénoménal. Dit autrement, il apprend l’identité du nirvāna et de la roue des existences (saṃsāra).

page(s) 110
• Habiter la terre en poète

Habiter la terre en poète ne peut se faire sur des idées. En avançant que l’être au monde de l’homme se fonde en une sensibilité (au milieu) avant même que d’être pensé, Berque ne se trompe pas. Mais l’homme est un être métaphysique avant tout. Sa sensibilité la plus fine s’émeut de trouver, dans ce monde même, un au-delà du monde. Il l’appelle la beauté, le sacré, le numineux, et derrière la vanité des mots, il y a bien quelque chose. La géographie, ici, nous est moins utile qu’une sensibilité cosmopoétique qui, plus que de la pensée, procède du corps propre.

Le fin mot, en la matière, n’est-il pas que la poésie, comme la mystique, ne sera jamais une affaire collective ? La culture lettrée d’Extrême-Orient, précisément, est profondément marquée d’anachorétisme. Seul, assis sous l’arbre de la bodhi, au moment où il s’éveille, le Bouddha entre en coïncidence avec tous les êtres. Et non inversement. Habiter la terre en poète, de quelque façon, ne va pas sans transcender l’enfermement dans la condition humaine.Voilà ce que, dans le zen, on nomme « voir dans sa propre nature et devenir bouddha ». L’ego, lui, restera toujours enveloppé dans des voiles de positivisme.

page(s) 145
• Au-delà des mots

L’intellectualisation est d’un grand pouvoir, mais elle a ses propres limites. Dans l’éveil du zen, ce qui est réalisé dans l’au-delà des mots, précisément, est une compréhension des limites du champ de la noétique. C’est comme, lorsque soudain les nuages se sont dissipés, faire face aux hauts sommets enneigés de l’Himalaya : on en reste muet. Muet au point que tout commentaire, on le sent, serait une chute. Et c’est ce qui est à l’origine du style zen. Les maîtres savaient que dire ne provoquerait chez l’élève qu’une obstruction.

page(s) 153
• Retour de l’esprit au sein de l’âme du monde

Le sage assis sur son rocher en solitude, dans sa méditation conçoit également que l’humain est pris dans sa sensorialité et les représentations de son esprit. Par contre, la sagesse émanant de sa corporéité – dans le zen, on dirait « de sa posture » – l’amène à comprendre que son monde de représentation n’est aucunement la vérité ultime. Tout au contraire, il sent combien celui-ci est conditionné. La vérité ultime, il la trouve dans la non-dualité, c’est-à-dire dans un retour de son esprit au sein de l’âme du monde. Là seul réside un inconditionné, en lequel il fonde sa sagesse.

page(s) 167
• Au plus profond de l’expérience immédiate, plus empêtré avec soi-même

Par implicite on pense communément qu’une philosophie bien maîtrisée mènerait à la sagesse. La sagesse orientale procède autrement. Son idée est d’aller au plus profond et au plus subtil de l’expérience immédiate. Ce n’est qu’une fois l’expérience de l’ultime faite qu’elle développe sa philosophie comme un long commentaire. Asseyez-vous, abandonnez le corps et l’esprit (l’ego), dit-elle, et vous verrez ce qu’il en est. Ou bien partez bâton en main sur ce sentier qui mène parmi les pins à une cascade. Dans la senteur de résine et le bruit du torrent, vous réaliserez naturellement, spontanément, automatiquement, ce qu’il en est, pour peu que votre promenade coïncide avec un de ces rares moments où vous n’êtes pas empêtré avec vous-même.

page(s) 169
• La post-modernité, déceptive car déracinée

[E]n laissant toute latitude à l'homme de décider ce qu'est l'homme, on en vient à passer d'un irrespect de la nature dans le contrôle de soi et de ses apparences – le tatouage, le piercing, l'ingestion de substances optimisantes – à l'eugénisme, à l'homme augmenté, au transhumanisme, à un meilleur des mondes qui est sans doute la pire des folies.

Houellebecq et [Baudoin de] Bodinat, finalement, sont des urbains qui ne voient pas comme le monde est immense, l'horizon de leurs macérations est tout petit. Ce manque de compréhension entrave le cœur, et y fait monter une bile noire. […]

[Leur pensée] est exilée des savoirs du corps propre et ne peut plus se spiritualiser. Elle se cérébralise en de vaines pensées toujours déceptives. Déceptives car déracinées et donc impropres à toute montée de sève venant de cette spontanéité qui, très précisément, dans la pensée chinoise, est l'essence sans essence (vide) de la nature, le Tao.

page(s) 17-18
• Compassion et solidarité sont naturels

[P]our remonter aux racines de l'altruisme, si l'on observe l'afflux de nouvelles données en éthologie qui paraissent aller en ce sens, il semble que l'humanisme soit préprogrammé dans le somatique, et que ce soit nos représentations tardives (après Descartes et ses animaux-machines, là où le Roman de Renart était plus fin) d'une inintelligence animale qui nous aient empêchés de voir que la compassion est un sentiment, et la solidarité un comportement, à l'origine naturels.

page(s) 34
• Vieil ours

Lorsqu'il n'est pas dans l'environnement qui lui convient, qui lui est naturel, l'animal est en proie au stress. Telle est, dans les élevages industriels, la condition de l'animal que l'on doit élever sous cocktails de médicaments tant le stress altère les défenses immunitaires.

De là, on peut se demander jusqu'à quel point la fatigue de vivre dans de grandes villes, empilés les uns sur les autres, n'est pas simplement due à ces conditions structurelles, relativement impropres à l'animal humain, par simple effet concentrationnaire. Sans compter la nocivité des matériaux industriels, l'agression du bruit, la pollution de l'air et de l'eau. L'incessante computation d'innombrables signes, qu'à contrecœur il faut observer pour rester en compatibilité avec les autres, avec l'environnement, ou simplement préserver sa vie – et cela tout en se remettant de plus en plus fréquemment à jour pour ne pas risquer l'obsolescence.

Chez certains animaux, l'ours par exemple, les individus âgés, mâles ou femelles, ont tendance à s'isoler, ne rejoignant leur famille qu'épisodiquement, après l'hibernation, pour des rites de printemps. Les gloses que l'on tient sur le choix de solitude chez l'humain devraient en tenir compte, si l'on peut se permettre d'extrapoler, ainsi que le fait le lieu commun du langage, lorsque l'on qualifie quelqu'un de vieil ours.

page(s) 44-45
• Sans inscription corporelle, la pensée n’est rien

Reste à savoir dans quelle mesure ces interfaces qui ne s'adressent qu'au mental [mail, tweet], tout en délivrant du sens, ne sont pas source d'une illusion et d'une aliénation supplémentaire. En effet, tous ces inputs d'information digitalisés sont au risque de contribuer à un clivage, voire une schizoïdie du corps et de l'esprit.

C'est précisément celle-ci qui laisse croire aux tenants du transhumanisme que l'on pourra un jour, très bientôt, ils avancent des dates, transférer l'humain dans les circuits de super-machines. C'est se méprendre, en croyant, à la suite des penseurs des Lumières, que l'homme est pensée, que l'homme est cognition. Mais en réalité, sans inscription corporelle, la pensée n’est rien et la vie n'existe même pas.

page(s) 52-53
• Une philosophie de la nature sans philosophie

En Amérique, la philosophie populaire de la nature est une philosophie sans philosophie. Les rudes garçons comme Thoreau jugent sans doute que tant d'intellectualisme est indigne de l'homme des grands espaces ou, selon l'expression de Stevenson, du « Grand Dehors ». C'est en cela, malgré quelques malentendus, que la pensée de la nature américaine est assez proche de celle du zen.

page(s) 74
• Absurde d’opposer l’homme à la nature

À écouter, à lire les politiques, ceux qui savent, et même bien souvent parmi eux les écologistes, je vois que la pensée occidentale humaniste persiste à opposer l'homme à la nature. Voilà qui est non seulement absurde mais chaque jour plus insupportable, dès lors que l'on discerne combien c'est précisément cette pensée qui nous a fourvoyés et menés là où nous sommes.

Héritière d'une tradition dualiste opposant le corps et l'esprit, celle-ci continue d'aborder la crise contemporaine en la pensant de l'intérieur du même paradigme qui veut qu'il y ait d'un côté l'homme et de l'autre son environnement : voilà qui ne tient plus.

page(s) 9