Idées reçues sur le bouddhisme

Cavalier Bleu, 2004
10 cm x 18 cm, 120 pages


Couverture de Le bouddhisme

Quatrième de couverture

« Le bouddhisme n'est pas une religion, mais une philosophie », « Le dogme du karma conduit au fatalisme », « Le bouddhisme enseigne la réincarnation », « Le dalaï lama est le chef spirituel du bouddhisme », « Le bouddhisme est pacifique », « Être bouddhiste, c'est être zen »…

Issues de la tradition ou de l’air du temps, mêlant souvent vrai et faux, les idées reçues sont dans toutes les têtes. L’auteur les prend pour point de départ et apporte ici un éclairage distancié et approfondi sur ce que l’on sait ou croit savoir.

L’auteur

Bernard Faure a enseigné l’histoire des religions d’Asie dans diverses universités américaines renommées.

Extraits de l'ouvrage

• Pas de bouddhisme, mais des bouddhistes

La plupart [des idées reçues sur le bouddhisme] dérivent d'un parti pris fondamental, qui est aussi un acte de foi : la croyance en un bouddhisme « pur », débarrassé de toutes « superstitions », et miraculeusement transmis jusque dans l'Occident moderne à travers les siècles et les cultures. […]

En un sens, les idées reçues qu'entretiennent les bouddhistes de tous bords sur leur tradition font partie du vécu bouddhique. Elles ont le mérite de permettre une première approche, qui se modifiera graduellement à mesure qu'on avance dans la pratique et la compréhension – car il faut bien commencer quelque part.

Certaines idées reçues sont carrément fausses, la plupart sont partiellement vraies, mais ont le défaut d'être réductrices, en ce sens qu'elle appauvrissent la tradition.

page(s) 10-11
• Historicité du Bouddha

C'est au XIXème siècle que la croyance en l'historicité du Bouddha a acquis son caractère de certitude pour les occidentaux. […] Les érudits orientalistes qui découvraient le bouddhisme ont voulu y voir une religion selon leur cœur : non pas une religion révélée par un Dieu transcendant, mais une religion humaine, morale et rationnelle, fondée par un homme éminemment sage. […]

Il n'est pas question de nier ici l'historicité d'un homme qu'on aurait appelé le Bouddha, mais plutôt de souligner que la question même n'a de sens que pour un esprit historiciste, et pour tout dire occidental. Elle n'en a guère, par contre, pour un bouddhiste traditionnel, qui voit dans la vie du Bouddha avant tout un modèle, un idéal vers lequel on doit tendre. […]

Là où une religion fondée sur l'orthodoxie (comme les monothéismes occidentaux), aurait jeté l'anathème sur les hérésies, le bouddhisme a su, tant bien que mal, accueillir en son sein toutes ces tendances concurrentes ou apparemment inconciliables. En ce sens, il faudrait plutôt parler d'une « nébuleuse » bouddhiste que d'une religion unifiée. Et l'image du Bouddha, constamment renouvelée, est l'un de éléments qui ont permis aux bouddhistes de toutes tendances de s'identifier sans trop y penser à une même tradition. En ce sens, le Bouddha « historique » n'est qu'une fiction de plus, la dernière en date, s'inscrivant dans la droite lignée d'une tradition marquée par une constante réinvention de l'image du Bouddha.

page(s) 21-23
• Biais du regard occidental sur le bouddhisme

[O]n ne manque pas d'affirmer que le Bouddha rejeta le système indien des castes et le sacrifice qui formaient le cœur de la religion brahmanique. De la réforme sociale, on dérive assez vite vers la réforme religieuse, pour affirmer que le bouddhisme aurait été, par rapport à l'hindouisme, « à peu près ce que la Réforme a été en Europe par rapport au catholicisme ». […]

C'est que, très vite, les chercheurs occidentaux ont cherché à établir un contraste entre le bouddhisme, voie de salut ouverte à l'individu, donc par essence « universelle », et les autres mouvements contemporains [jaïnisme, shivaïsme, vishnouisme], jugés typiquement indiens, et donc trop marqués culturellement. […] Ce faisant, on a transformé le Bouddha en un penseur dont les idées ressemblent étrangement à celles d'un esprit rationaliste de la fin du XIXème siècle.

page(s) 25-26
• Le bouddhisme perçu comme nihilisme

[L]e néant bouddhique selon Hegel n'est pas encore, comme il le deviendra par la suite, le contraire de l'être, mais l'absolu, libre de toute détermination. Ce qui s'anéantit dans le passage à l'absolu, c'est donc l'individualité relative, conditionnée ; mais le vide qui en résulte n'est pas rien, ce n'est qu'un autre nom pour la plénitude. […]

[À la suite des héritiers de Hegel, Eugène Burnouf, Jules Barthélémy Saint-Hilaire], on en vient à parler du Bouddha comme du « grand Christ du vide » (Edgar Quinet), et du bouddhisme comme d'une « Église du nihilisme » (Ernest Renan). […]

Deux erreurs accréditent la thèse nihiliste : erreur quant au but, le nirvāna proprement dit, dont on interprète la nature transcendantale, située au-delà de toutes les formulations possibles, comme une simple inexistence ou annihilation ; erreur quant à la méthode dialectique de l'école du Madhyamaka (« Voie du Milieu »), qui procède par négation sans s'arrêter à la négation, et évacue toutes les notions, même celle de la vacuité. Cela signifie simplement qu'on ne peut rien dire de la réalité qui ne soit déjà une idée reçue, non que la réalité n'existe pas, en deçà ou au-delà de tout ce qu'on peut en dire.

page(s) 30-31
• Le bouddhisme perçu comme philosophie

Pour beaucoup, l'essence du bouddhisme consisterait en un singulier refus de toute forme de révélation et de métaphysique, ce qui le rapprocherait de la philosophie. Le bouddhisme serait un moyen d'aider à vivre ou « d'apprendre à mourir » (selon le mot de Montaigne à propos de la philosophie), non un moyen d'accéder à un au-delà de la raison, une transcendance, comme se définit la religion. […]

Certains s'efforcent de dépasser les deux termes (religion ou philosophie) de l'alternative en utilisant les mots de sagesse ou de spiritualité. Pour d'autres, le bouddhisme est une sagesse, une philosophie empreinte de tolérance. Pour d'autres encore, c'est avant tout une morale fondée sur la compassion. En réalité, il s'agit toujours d'affirmer, sans avoir l'air d'y toucher, que le bouddhisme n'est pas une religion, ou du moins que ses aspects proprement religieux sont secondaires.

page(s) 36-37
• Quel éveil ?

[D]e quel éveil parle-t-on ? S'agit-il, comme on l'entend souvent dire, d'une sorte de redécouverte de notre Moi profond, ou au contraire de la réalisation de son inexistence ? Dans le Zen, en particulier, tous les être sont foncièrement éveillés, en vertu de leur nature de Bouddha. On ne peut rien rajouter à leur perfection : espérer atteindre l'éveil par la pratique est un peu, comme le disent les maîtres zen, vouloir se rajouter une tête sur sa propre tête.

page(s) 41
• Saṃsāra et nirvāna : opposés, puis identifiés

Avec le Grand Véhicule, on observe […] un changement radical d'idéal : le but ultime n'est plus le nirvāna, jugé trop négatif et individualiste, mais l'éveil ou bodhi, qui permet au bodhisattva de « sortir du monde » tout en y restant, et d'œuvrer, par compassion, au salut de tous les êtres. […]

[L]a pensée non dualiste du Grand Véhicule est conduite à nier toute dualité entre saṃsāra et nirvāna ou entre les passions et l'éveil. Alors que dans le Petit Véhicule, le nirvāna se définissait par opposition au saṃsāra, dans le Grand Véhicule il s'identifie à celui-ci.

page(s) 45-46