Le forçat innocent

suivi de Les amis inconnus, Poésie/Gallimard n° 41
Gallimard, 1969
11 cm x 18 cm, 230 pages
Couverture du Forçat innocent

Présentation de l’éditeur

Quand les chevaux du Temps s'arrêtent à ma porte
J'hésite un peu toujours à les regarder boire
Puisque c'est de mon sang qu'ils étanchent leur soif.
Ils tournent vers ma face un œil reconnaissant
Pendant que leurs longs traits m'emplissent de faiblesse
Et me laissent si las, si seul et décevant
Qu'une nuit passagère envahit mes paupières
Et qu'il me faut soudain refaire en moi des forces
Pour qu'un jour où viendrait l'attelage assoiffé
Je puisse encore vivre et les désaltérer.

Extraits de l'ouvrage

• Un poète

Je ne vais pas toujours seul au fond de moi-même
Et j'entraîne avec moi plus d'un être vivant.
Ceux qui seront entrés dans mes froides cavernes
Sont-ils sûrs d'en sortir même pour un moment ?
J'entasse dans ma nuit, comme un vaisseau qui sombre,
Pêle-mêle, les passagers et les marins,
Et j'éteins la lumière aux yeux, dans les cabines,
Je me fais des amis des grandes profondeurs.

page(s) 173 (Lumière humaine, Les amis inconnus, 1934)
• La demeure entourée

Le corps de la montagne hésite à ma fenêtre :
« Comment peut-on entrer si l'on est la montagne,
Si l'on est en hauteur, avec roches, cailloux,
Un morceau de la Terre, altéré par le Ciel ? »
Le feuillage des bois entoure ma maison :
« Les bois ont-ils leur mot à dire là-dedans ?
Notre monde branchu, notre monde feuillu
Que peut-il dans la chambre où siège ce lit blanc,
Près de ce chandelier qui brûle par le haut,
Et devant cette fleur qui trempe dans un verre ?
Que peut-il pour cet homme et son bras replié,
Cette main écrivant entre ces quatre murs ?
Prenons avis de nos racines délicates,
Il ne nous a pas vus, il cherche au fond de lui
Des arbres différents qui comprennent sa langue. »
Et la rivière dit : « Je ne veux rien savoir,
Je coule pour moi seule et j'ignore les hommes.
Je ne suis jamais là où l'on croit me trouver
Et vais me devançant, crainte de m'attarder.
Tant pis pour ces gens-là qui s'en vont sur leurs jambes.
Ils partent, et toujours reviennent sur leurs pas. »
Mais l'étoile se dit : « Je tremble au bout d'un fil.
Si nul ne pense à moi je cesse d'exister. »

page(s) 182 (Ma chambre, Les amis inconnus, 1934)
• Quand le soleil…

« Quand le soleil… — Mais le soleil qu'en faites-vous ?
Du pain pour chaque jour, l'angoisse pour la nuit.
— Quand le soleil… — Mais à la fin vous tairez-vous,
C'est trop grand et trop loin pour l'homme des maisons.
— Ce bruit de voix… — Ou bien plutôt bruit de visages,
On les entend toujours et même s'ils se taisent.
— Mais le silence… — Il n'en est pas autour de vous,
Tout fait son bruit distinct pour l'oreille de l'âme.
— Ne cherchez plus. — Et pourrais-je ne pas chercher,
Je suis tout yeux comme un renard dans le danger.
— Laissons cela, vous êtes si près de vous-même
Que désormais rien ne pourrait vous arriver,
Rassurez-vous, il fait un petit vent de songe
Et l'étrange miroir luit presque familier. »

page(s) 197 (Le miroir intérieur, Les amis inconnus, 1934)
• Ne tourne pas la tête, un miracle est derrière…

Ne tourne pas la tête, un miracle est derrière
Qui guette et te voudrait de lui-même altéré :
Cette douceur pourrait outrepasser la Terre
Mais préfère être là, comme un rêve en arrêt.

Reste immobile, et sache attendre que ton cœur
Se détache de toi comme une lourde pierre.

page(s) 37 (Saisir, Le forçat innocent, 1930)
• Qu'on lui donne un miroir…

Qu'on lui donne un miroir au milieu du chemin
Elle y verra la vie échapper à ses mains,
Une étoile briller comme un cœur inégal
Qui tantôt va trop vite et tantôt bat si mal.

Quand ils approcheront ses oiseaux favoris,
Elle regardera mais sans avoir compris,
Voudra, prise de peur, voir sa propre figure,
Le miroir se taira, d'un silence qui dure.

page(s) 89 (Derrière le silence, Le forçat innocent, 1930)