Le grand livre du bouddhisme

Albin Michel, 2007
15 cm x 22 cm, 940 pages
Couverture de Le grand livre du bouddhisme

Quatrième de couverture

Si le bouddhisme attire de plus en plus d'Occidentaux, l'appréhender dans sa totalité reste pour beaucoup une gageure. Est-il une religion, une philosophie, une « sagesse orientale », un mode de vie ? Quels sont les rapports réels entre le bouddhisme des origines et les diverses formes qu'il a épousées : éveil subit du Zen, piétisme des écoles de la Terre pure, tantrisme tibétain, etc. ?

Dans cet ouvrage encyclopédique, Alain Grosrey, enseignant dans une des grandes universités bouddhistes d'Europe, permet à tout un chacun d'acquérir le bagage de connaissances indispensables pour se repérer aisément dans le foisonnement des écoles, des corpus, des idées et des pratiques. Il décrit l'émergence du bouddhisme indien et retrace l'histoire des communauté par pays. Il introduit et commente des textes majeurs, sūtra, traités d'Abhidharma et tantra, sans négliger les autres formes d'expression : poésie, sculpture, silence. Il nous guide enfin dans les différents aspects et supports de la méditation, en montrant la façon dont ils peuvent résonner avec notre expérience.

L'ensemble constitue aussi bien un ouvrage de référence d'une exhaustivité inédite sur les dimensions historiques, scripturaires, spéculatives et pratiques du bouddhisme, qu'un véritable manuel qui accompagnera le lecteur, bouddhiste ou non, jusqu'au cœur des enseignements les plus élevés.

Une ouverture magistrale sur la tradition bouddhique vivante.

L’auteur

De formation littéraire, Alain Grosrey a enseigné pendant de nombreuses années au sein de l’Université Rimay. Ses domaines de recherche sont la littérature contemplative, ainsi que les liens entre littérature et écologie. Mais ce ne sont là que quelques-uns de ses multiples talents.

Extraits de l'ouvrage

• Un idéal de comportement et de civisme

Sage libéré du carcan de l'égoïsme, le Bouddha a révélé au monde un idéal de comportement et de civisme.

page(s) 160
• Un paysage encore plus vaste

Finalement, le terme « Mahāyāna » ressemble à une forme d'hyperbole traduisant l'impression très vive que les apprentis ont ressenti le jour où ils ont réalisé que la voie était plus immense qu'ils ne le soupçonnaient. Comme si d'un coup ils découvraient un paysage encore plus vaste et un horizon plus étendu. Dans le même temps, ils ont vu qu'un plus grand nombre d'êtres pourraient se lancer dans une aventure spirituelle qui les conduirait encore plus loin.

Un second point s'avère également capital. La tradition des Anciens met l'accent sur la maîtrise de soi et la discipline, estimant que l'obstacle majeur au nirvāna est le désir. Le Mahāyāna, et en particulier le Madhyamaka, insistent sur l'ignorance et, de ce fait, privilégient la compréhension comme instrument d'éveil.

page(s) 182
• Continuité de la pureté primordiale de l'esprit

[L]e mot « tantra » désigne un processus ininterrompu et sans origine : la continuité de la pureté primordiale de l'esprit. Que l'esprit vive un moment de calme, une émotion vive ou un état régi par le mouvement des pensées, sa pureté naturelle n'est jamais altérée. L'état de calme correspond à la manifestation de la vacuité ; l'état régi par le mouvement des pensées correspond à la manifestation de la clarté ininterrompue. La continuité souligne également l'inséparabilité de ces deux aspects, pure vacuité et clarté essentielle.

La notion de « toile » permet de comprendre que toutes nos expériences, des plus simples aux plus complexes, se déroulent dans un contexte unifié. L'univers matériel nous en fournit une image significative au travers des réseaux indivisibles de relations qui garantissent l'harmonie du monde vivant.

Dans cette perspective, la notion de continuité est une amplification de l'interdépendance. Pour les tantra, l'interdépendance s'exprime de manière dynamique et énergétique sous la forme d'interconnexions qui révèlent l'indissociabilité des expériences habituelles et des expériences éveillées. Au niveau ultime, il n'est pas de distinction. La texture de la réalité reste inchangée dans le saṃsāra comme dans le nirvāna. Cela revient à dire que la nature de bouddha est déjà présente dans notre expérience actuelle quelque soit notre degré de confusion ou de compréhension.

page(s) 198-199
• Paraboles & contes

Paraboles et contes sont disséminés dans tout le corpus bouddhique. En même temps, ces textes constituent un genre littéraire à part entière. Leur beauté réside dans leur capacité à susciter l'intuition de ce qui est réellement. Il suggèrent une vision claire, une évidence libérée de la tension qu'impose le jeu des questions et des réponses. Ils s'adressent directement à l'intelligence du cœur et non pas au mental. D'accès aisé, ils ont contribué à la diffusion du dharma dans de larges couches de la population.

page(s) 478
• La parole poétique

[L]a compréhension s'effectue en relation aux images qui l'éclairent. Le caractère opérant de l'image poétique dévoile un dédale de liens entrelacés à l'intérieur desquels l'homme et le monde communient.

La parole poétique suggère. Elle n'explique pas mais nous aide à ressentir ce tissage. Elle nous conduit à l'expérience qui la délie elle-même, la révélant comme tout aussi transitoire que les phénomènes qu'elle désigne. En leurs plis et replis, tours et détours, les mots cessent d'être un filtre déformant, posé entre nous et le monde. « Les mots rêvent », écrit Gaston Bachelard. La parole poétique s'accomplit comme transparence. Ainsi nous rend-elle à l'évidence éclatante de l'expérience du non-deux : nous traversons le monde, le monde nous traverse ; tout se répond dans une profonde unité.

Une parcelle de poussière
contient tout l'univers.
Quand une fleur s'épanouit
le monde entier se lève.
Puisez de l'eau et la lune
est entre vos mains.
Saisissez des fleurs et votre
vêtement en sera parfumé.

La parole poétique est tissée de mots qui rêvent et méditent sur le silence. Des mots qui ne vont nulle part. Des mots comme une danse. Ils tracent des arabesques avec des analogies et des métaphores. Et la pensée se fait plus légère, plus diaphane. On voit directement. Les mots se suffisent à eux-mêmes. Ils ressemblent à des traits de lumière qui vont et viennent parmi les choses. Des mots que l'on regarde comme des volutes d'encens se fondre dans l'espace. […]

La parole poétique, comme la pensée contemplative, échappe au filtre conceptuel déformant. Elle établit un lien direct avec la situation qu'elle expose. C'est pourquoi le lecteur ou l'auditeur se retrouve plongé au cœur de l'immédiateté telle que le poète a pu la vivre. Et cette actualisation du présent pur signe les prémices d'une expérience d'éveil. Sans doute est-ce la raison pour laquelle certaines poésies nous inspirent et nous réjouissent, car elles nous font vivre un intense moment de satisfaction. Ainsi peut-on parler d'une véritable pratique poétique, tant par l'écriture que par la lecture. Cette pratique stimule une attention vive au présent.

page(s) 481-482
• L’initiation par le silence

[Le Bouddha] parle en toute conscience avec le souci constant d'aider ses interlocuteurs en leur faisant découvrir leurs possibilités intérieures. Vient un moment où le discours devient incapable d'exprimer l'essentiel. Le Bouddha gagne alors le silence pour faire entendre l'autre grand pan de la voie bouddhique : la réflexion personnelle, la méditation sur le sens de l'enseignement et la pratique d'un mode de vie qui apaise l'esprit et permet de mieux vivre. L'usage de la parole ne vise donc pas à informer mais appelle le silence qui éduque à la portée et au sens de la transformation intérieure.

page(s) 497
• La pensée, utile mais limitée

Au fil de ses pérégrinations, le Bienheureux aurait été amené à se démarquer de positions théistes, matérialistes, éternalistes ou nihilistes. Son propos consiste essentiellement à souligner les limites inhérentes aux opinions souvent spéculatives que l'entendement humain est toujours en mesure de réfuter. Conceptuellement, il est possible de soutenir toutes sortes de thèses et d'abstractions. Cependant conduisent-elles à la véritable paix ?

Le propos du Bouddha n'est pas de critiquer les positions d'autrui ou de débattre avec un quelconque « adversaire ». Il n'y a pas plus d'ego à défendre que d'idéologies, de systèmes de croyance, de points de vue philosophiques. Il s'agit d'apprécier l'utilité de la pensée mais aussi de percevoir ses limites. Utilité indiscutable puisqu'elle peut soutenir la démarche spirituelle. Grâce à elle, le discernement se développe et la compréhension ouvre des perspectives plus larges à l'esprit. Cependant, au cours de son usage, elle découvre elle-même son impuissance lorsqu'elle bute devant le caractère énigmatique de la réalité.

page(s) 498-499
• Revenir au terrain de l’expérience

Le Bouddha suggère de revenir au terrain de l'expérience. Il renvoie constamment son interlocuteur à l'état au-delà de la pensée discursive, la où le recueillement de la parole est un prélude à la quiétude infinie. Il l'incite à observer la valeur de son questionnement une fois placé sous l'angle d'une perspective thérapeutique. Pour cela, il prend l'exemple d'un homme blessé par une flèche empoisonnée. Si le patient refuse que le chirurgien le soigne avant de connaître le nom de l'archer, son aspect physique, la corde employée sur l'arc, cet homme mourra avant d'obtenir une réponse à ses questions. Le Bouddha agit en thérapeute. Il laisse ces interrogations sans explication[.]

page(s) 502
• L’effacement

Face au questionnement métaphysique, le Bouddha demeure sans parti pris car la sagesse adapte sa réponse pour aider l'esprit qui questionne à s'extraire du doute négatif, de l'opacité et de la torpeur. L'attitude sans parti pris consiste à ne s'attacher à aucune position intellectuelle, à demeurer sans position arrêtée, à ne rien figer dans des représentations mentales, pour ne pas se laisser posséder par des idées et manipuler par le mental discursif. Ainsi permet-elle de se soustraire aux querelles stériles et aux bavardages. Aucune idée n'est privilégiée au détriment des autres. Aucune idée n'est posée comme définitive. Cette attitude est aussi une expression de non-violence fondamentale et d'amour infini. Le Bouddha n'impose rien et ne s'impose pas. Il s’efface.

page(s) 503-504
• Non-esprit

Le Chan/Zen considère simplement que lorsque notre esprit demeure fixé sur des émotions, des impressions, des pensées, nous nous écartons automatiquement de la source de nos expériences. Le « non-esprit » ne signifie donc pas « absence de pensée », mais fonctionnement totalement libre de l'esprit en l'absence justement de toute fixation sur le flux des pensées. Nous savons très bien qu'au lieu d'être simplement présents aux choses telles qu'elles sont, et cela directement, nous sommes inattentifs. La carence d'une attention souple et fluide conduit à la perte de la spontanéité et du naturel.

Le pratiquant de kyūdō, la « voie de l'arc », connaît ce phénomène. S'il décoche la flèche sous l'emprise de la moindre intention – vouloir atteindre à tout prix la cible, par exemple, ce qui caractérise une forme de convoitise –, le geste et le souffle sont contrariés. En revanche, s'il est pleinement présent en la détente du corps et de l'esprit, libéré de lui-même, les gestes s'effectueront d'eux-mêmes comme en un jeu, dans un état qui peut être proche de la quiétude.

page(s) 510