Les grandes épreuves de l’esprit

Gallimard, 1966
14 cm x 19 cm, 280 pages
Couverture de Les grandes épreuves de l’esprit

Présentation de l’éditeur

« Je voudrais dévoiler le " normal ", le méconnu, l'insoupçonné, l'incroyable, l'énorme normal. L'anormal me l'a fait connaître. Ce qui se passe, le nombre prodigieux d'opérations que dans l'heure la plus détendue, le plus ordinaire des hommes accomplit, ne s'en doutant guère, n'y prêtant attention aucune, travail de routine, dont le rendement seul l'intéresse et non ses mécanismes pourtant merveilleux, bien plus que ses idées, à quoi il tient tant, si médiocres souvent, communes, indignes de l'appareil hors ligne qui les découvre et les manie. Je voudrais dévoiler les mécanismes complexes, qui font de l'homme avant tout un opérateur. »

Extraits de l'ouvrage

• Voir ses pensées comme des particules

Cet abîme d’inconscience journalière soudainement découvert, confondant et tel que je n'allais plus pouvoir jamais l'oublier, m'avertissait de la rechercher ailleurs, elle aussi omniprésente, au point que l'on pourrait presque dire que le penser est inconscient. Il l'est sans doute à 99 %. Un centième de conscient doit suffire.

Microphénomène par excellence, le penser, ses multiples prises, ses multiples micro-opérations silencieuses de déboîtements, d'alignements, de parallélismes, de déplacements, de substitutions (avant d'aboutir à une macropensée, une pensée panoramique) échappent et doivent échapper. Elles ne peuvent se suivre qu'exceptionnellement sous le microscope d'une attention forcenée, lorsque l'esprit monstrueusement surexcité, par exemple sous l'effet de la mescaline à haute dose, son champ modifié, voit ses pensées comme des particules, apparaissant et disparaissant à des vitesses prodigieuses. Il saisit alors son « saisir », état tout à fait hors de l'ordinaire, spectacle unique, aubaine dont, toutefois, pris par d'autres merveilles et par des goûts nouveaux, par des jeux de l'esprit dont auparavant il eût été incapable, le drogué songe peu à profiter.

page(s) 11-12
• La nature unique du penser

Qu'est donc qui lui apparaissait tout à l'heure d'une façon si particulièrement claire et allant de soi ?

C'est la nature unique du penser, sa vie à part, sa naissance soudaine, son déclenchement, son indépendance qui le tient à cent coudées au-dessus du langage à quoi il ne s'associe que peu, que momentanément, que provisoirement, que malaisément. Au mieux, le précédant, le rejoignant un instant pour repartir en avant, faisant vingt fois le chemin, ou cent fois, en avant, de côté (et à côté), revenant pour repartir plus loin, libre, jamais pour longtemps mêlé à rien de verbal ou de gestuel ou d'émotionnel, jamais vraiment enfoncé dedans ou s'y confondant.

page(s) 21
• Réfléchir, c’est être en plein montage

Féérie de montages. Réfléchir, c’est être en plein montage. C'est là qu'on voit la nécessité d'avoir force (ou volonté), pour arriver à agir, placer, déplacer, rappeler, maintenir.

page(s) 23
• Une pensée est énergie

Ainsi ou autrement, se voit alors de façon spectaculaire qu'une pensée, même de découragement, est énergie, est apparition d'une certaine quantité d'énergie, qui prend place, qui prend des places successives, qui fait précipitamment ses formations, rapides, rapides, jusqu'à ce qu'après de multiples rebonds elle s'arrête, à plat, épuisée, sa vie accomplie.

En toutes ces façons, la pensée montre une frappante et comme électrique discontinuité (au lieu de la continuité et de la liaison qui est le fait et la tendance de la phrase), et qu'à ces moments [1] au moins ce n'est pas pour rien qu'elle est liée à des neurones qui périodiquement se déchargent.

1. Simultanément toutefois, plate-forme inattendue, détachement inouï, vient alors une conscience d'au-delà, d'un absolument au-delà, dos tourné à tout superficiel ou accidentel. Une conversion à l'ESSENCE s'est opérée, à l'Absolu.

page(s) 26-27
• Le langage, une grande machine prétentieuse, maladroite

Le langage paraissait une grande machine prétentieuse, maladroite qui ne faisait que tout fausser, qui d'ailleurs allait s'éloignant dans une grande distanciation, dans l'indifférence.

Au point qu'il était tenté de s'enfermer dans un mutisme absolu.

Dans cet état, en effet, c'est faire preuve d'intelligence que de lâcher les mots, et de bêtise que de s'y accrocher (en manquant ainsi l'occasion du dépassement).

page(s) 28-29
• Danger de l’excès de maîtrise

Danger de la préférence excessive accordée à la pensée communicable, montrable, détachable, utile et valeur d'échange au détriment de la pensée profonde et continuant en profondeur. Danger de sa trop constante socialisation.

Danger surtout de l’excès de maîtrise, de la trop grande utilisation du pouvoir directeur de la pensée qui fait la bêtise particulière des « grands cerveaux studieux », qui ne connaissent plus que le penser dirigé (volontaire, objectif, calculateur) et le savoir, négligeant de laisser l'intelligence en liberté, et de rester en contact avec l'inconscient, l'inconnu, le mystère.

page(s) 30
• Les mécanismes bien plus que les idées

Je voudrais dévoiler le « normal », le méconnu, l'insoupçonné, l'incroyable, l'énorme normal. L'anormal me l'a fait connaître. Ce qui se passe, le nombre prodigieux d'opérations que dans l'heure la plus détendue, le plus ordinaire des hommes accomplit, ne s'en doutant guère, n'y prêtant attention aucune, travail de routine, dont le rendement seul l'intéresse et non ses mécanismes pourtant merveilleux, bien plus que ses idées, à quoi il tient tant, si médiocres souvent, communes, indignes de l'appareil hors ligne qui les découvre et les manie.

page(s) 9