Nourrir sa vie

À l’écart du bonheur
Seuil, 2005
14 cm x 21 cm, 170 pages
Seuil, Points Essais, 2015


Couverture de Nourrir sa vie
Couverture poche de Nourrir sa vie

Quatrième de couverture

Notre expérience s’est pensée, en Europe, à partir d’une séparation de plans : vital/moral/spirituel ; même ce verbe le plus élémentaire, « nourrir », a été pris dans la scission du concret et du symbolique : nourrir son corps ou nourrir son âme (dans Platon et les Pères de l’Église).

Or, en suivant cette expression commune en Chine de « nourrir la vie », nous voici conduits à remonter à l’inséparation de ces plans ; comme, en lisant le grand penseur de l’Antiquité chinoise, Zhuangzi, à creuser l’écart avec l’idéal grec de la connaissance ainsi qu’avec l’idée du bonheur, conçu comme finalité. Le Sage est sans destination et même sans aspiration ; il « évolue » dans le tao, est-il dit, « tel le poisson dans l’eau »…

Certains de nos partis pris les plus massifs s’en voient ébranlés, et d’abord ceux de l’« âme » et du « corps » : si nourrir sa vie peut se dire de façon unitaire, c’est d’abord qu’on nourrit le plus foncièrement en soi le « souffle énergie ». Se profile alors une autre intelligibilité — à sortir du mysticisme suspect dans lequel les marchands du « développement personnel » voudraient aujourd’hui nous plonger.

Ou de ce que le zen est plus intelligent que ce que nos panneaux publicitaires en ont fait.

Extraits de l'ouvrage

• La voie du véritable nourrissement

La voie du véritable nourrissement est […] à concevoir entre [retraite et vie sociale], mais ne nous méprenons pas sur ce juste milieu qui n'est pas une équidistance vis-à-vis des deux, car celle-ci conduirait aussi, fatalement, à s'immobiliser et ferait rater le renouvellement de la vie. […]

[C]e n'est pas se retirer au-dedans ni non plus s'activer au-dehors qui est un tort, mais se retirer au-dedans « au point de se tenir caché » et sans plus de rapport avec autrui (si bien qu'on se découvre seul et démuni quand surgit un danger extérieur) ; ou s'activer au-dehors au point d'être continuellement exposé (aux pressions, aux intrigues, etc.), si bien que, faute de relâchement, on est rongé par les préoccupations et on dépérit prématurément.

Le tort n'est pas dans l'une ou l'autre position mais dans le fait de s'attacher à une position, quelle qu'elle soit, et de s'enliser en elle ; plus précisément, il est de s'isoler dans une certaine position en se coupant de la position adverse et donc de se fermer à l'appel à se détacher de la position occupée (pour continuer d'avancer), que maintenait précisément l'autre possibilité. La vie alors ne se « nourrit » plus parce qu'elle perd de ce fait sa virtualité, s'enlise, se bloque et n'inaugure plus.

page(s) 32-33
• Qu'est-ce que la respiration ?

[Q]u'est-ce que la respiration si ce n'est précisément cette incitation continue à ne s'arrêter dans aucune des positions adverses, d'inspiration ou d'expiration, mais à laisser toujours l'une appeler l'autre et se renouveler à travers elle […] ?

page(s) 33
• Garder sa vie

[G]arder sa vie, ce n'est pas fixer son attention sur sa vie ; encore moins serait-ce s'ingénier à bloquer en soi la vie et vouloir la sauver le plus longtemps de son contraire abhorré : la mort. Mais, au contraire, rejoindre au creux même de sa vie la logique du vital qui comporte aussi légitimement la disparition que l'avènement, ou l'expiration que l'inspiration, et « garder » ainsi sa vie ouverte au renouvellement par alternance du procès global de la vie.

« Nourrir sa vie », ce n'est pas faire effort pour augmenter ou allonger sa vie et vouloir forcer la vie à se maintenir et durer. C'est même à cette seule condition – de dé-vouloir, dé-possesion – que peut se maintenir et durer la vie.

page(s) 35-36
• Conduite du sage

[L]e Sage ne laissera sa conduite ni s'embarrasser dans des savoirs, ni s'engluer dans des accords, ni s'enliser dans des vertus, ni s'entraver dans des succès.

page(s) 43
• Pure processivité, naturelle et spontanée

[Il s'agit] de rejoindre en soi-même ce régime de pure processivité, naturelle et spontanée, parce que libérée de tout ce que surajoute à ce cours le « point de vue advenu », prévenu, d'un moi individuel. car, pris comme est celui-ci dans le jeu du pour et du contre, dans la projection de ses tendances et de ses aversions, toute cette affectivité parasite faisant écran à la pure injonction du monde, voici que fatalement s'obscurcit en lui la réactivité naturelle relançant constamment la vie, qu'elle s'y brouille et qu'elle s'y embarasse ; l'influx vital se trouve alors entravé en ce « moi » et s'épuise.

page(s) 45-46
• Excitation versus incitation

[I]l y a à distinguer l'excitation, extérieure et même épidermique, sporadique et momentanée, telle qu'elle surgit inlassablement au niveau de mon être affectif et qu'elle me précipite et me consume ; et, d'autre part, l'incitation qui, elle, est foncière et, décapée du pullulement de mes conceptions comme de mes options, me relie pleinement à l'émoi qui ne cesse de mettre en mouvement le monde[.]

page(s) 46
• Le monde entier m'é-mouvant

[Q]uand, libéré de ma perspective individuelle, je reprends pied au niveau de la processivité naturelle, je n'ai plus à vouloir (je ne suis plus tendu vers), et c'est le monde entier qui, en m'é-mouvant, réagit à travers moi et de lui-même va me déployant.

page(s) 47
• En deçà de toute réactivité affective, vide de toute intentionnalité

[S]i, vous branchant sur la seule incitation naturelle, vous vous retranchez en deçà de toute réactivité affective, autrui n'aura plus prise sur vous ; de même que, si vous vous évidez de toute intentionnalité, autrui ne saura vous en vouloir […]

Car c'est au niveau du moi volitif-affectif que naît le conflit ; une fois ce stade dépassé, ou plutôt une fois que vous aurez su régresser en vous-même en deçà de lui, vous pourrez obtenir indéfiniment des autres, sans avoir à forcer, et vous prémunir de leur agression, puisqu'ils ne songeront même plus à vous affronter.

page(s) 53-54