Œuvres complètes III

Gallimard, 2004
11 cm x 18 cm, 1960 pages


Couverture de Œuvres complètes III

Présentation de l’éditeur

« S'il veut se coucher lui-même sur le papier, et non une œuvre, et non une île de soi-même, il tranche dans sa chair et voilà… » écrivait emblématiquement Michaux dès 1926. De ses premiers écrits (1922-1926) et jusqu'à ses derniers recueils, l'œuvre de Michaux va se déplier - à travers plus de vingt livres ou recueils, un tourbillon de plaquettes, de livres illustrés et de textes dispersés -, en proie à une fragmentation éperdue qui constitue son rythme propre et peut-être aussi son « genre ». Rythme d'un corps, cœur frêle, souffle court, dont il aura fallu admettre, d'emblée, bien que sans jamais l'accepter, la limite, pour découvrir son propre illimité. Genre qui conjugue et déplace tous ceux de la « littérature » : récits, poèmes, poèmes en prose, fables, contes, confessions, journal, aphorismes, etc.

À la suite de chaque recueil, une section «En marge» donne à lire l'ensemble des textes qui lui sont liés d'une manière ou d'une autre : fragments manuscrits inédits, textes publiés dans des revues ou des plaquettes et jamais repris, etc.

Chaque volume contient des « Textes épars » recueillis pour la première fois.

Extraits de l'ouvrage

• Trop d'activité

Trop d'activité. Activité quand il n'en faudrait pas, quand il n'en faudrait plus. Il y a un certain temps pour la tension, un certain temps pour l'abandon. Savoir y revenir, y revenir cent fois.

page(s) 537, Les rêves vigiles (Façons d'endormi, façons d'éveillé)
• Le « Tout » peut arriver

L'être sans résistance, sans accident, sans se laisser devenir accidenté, s'étend nappe, sa volonté en hibernation.

Les étendues les plus considérables, les moins semblables à l'homme lui conviennent le mieux alors. À nouveau, tout est possible. Le « sans forme », le « Tout » peut arriver.

page(s) 537, Les rêves vigiles (Façons d'endormi, façons d'éveillé)
• Vers la complétude (saisie et dessaisies)

On reçoit
on reçoit
on a l'enchantement de recevoir
de secrètement sans fin
L'impalpable recevoir

JOUR DE NAISSANCE DE L'ILLIMITATION

Un autre Monde m'accepte
m'agrée
m'absorbe
m'absout

Armistice des passions

Des bancs de clarté
souterrainement
souverainement

L'émanation d'exister
l'agrandissement d'exister
le promontoire, l'impétuosité d'exister

Je suis à l'arrivée de la plénitude
L'instant est plus que l'être
L'être est plus que les êtres
et tous les êtres sont infinis

J'assiste à l'invasion qui est une évasion

Temps mobile
à plusieurs étages
ascendants, panoramiques

Un invisible véhicule m'emporte

Résonance
Résonance de toutes parts
Présences
J'entends des mots qui prophétisent
à haute voix

Parcours
Parcours sur un fil

La lenteur de la conscience
lutte contre la vitesse d'inconscience

Démis des sens
Pris par l'essence

Une conscience en cercle
sur ma conscience
se pose
se superpose

J'existe en double

Entre les lignes de l'Univers
un microbe est pris

Éboulements
éboulements indéterminés

Visionnaire par extension
par limpidité
par surcroît

Les mots relus dans les flammes
et la relégation s'étendent
s'étendent
vastes, sacrés, solennels
en lumières violentes
en bourgeonnements

Infini
Infini qui n'intimide plus

Je lis
Je vois
je parcours l'évangile des cieux ouverts

Lumière
Je viens
J'habite la lumière

Souleveuses impuissances

Accès à Tout

… à s'y méprendre

Miséricorde par ondulations
Miracles dans un miracle

Ondes me propagent
indéfiniment me prolongent

Mosaïques
du plus petit
de plus en plus petit
du plus humble
du plus subdivisé

Colloïde

Des moments crient
Trompettes assurément longues

L'édifice plie
j'avais des jambes autrefois
La main aussi se détache

Des mots interviennent
pour me traverser

Je saute d'une clairvoyance
dans une autre clairvoyance

L'ouïe comblée
C'était il y a trente ans
C'est maintenant
Carillon rétrospectif

Une plante m'écoute

Facettes en faucilles
qui me mettent en frissons

Tremblement au-dedans des éléments

Mon cœur voudrait prendre le large

L'or de l'ininterruption s'amasse

Afflux
Afflux des unifiants
Affluence
l'Un enfin
en foule
resté seul, incluant tout
l'Un
Spacieux
sanctifiant
espacement au point culminant
au point de béatitude

Rédemption
Le monde entre en vibration
avec le sentiment de l'Indicible

Le solide, le dur, le construit
est troublé par le léger, l'impalpable

L'Impérissable déplace, dément le mortel
Le Sublime éponge, dévaste le commun
Le Sublime hors du sanctuaire

Oscillant dans l'immense
l'écho
où réside l'être
au-delà de l'être

Calme

Recherche
Une comparaison fouille pour moi

J'avance

pour la continuation
pour la perpétuation

Des portes font le guet

De forts rideaux de pression

Progression d'abandons
À nouveau la cohérence se desserre
Circonstanciel devient centre
À contretemps un trou noir…
la poitrine se détache
De beaucoup à nouveau me déleste

Plus d'occupant
Carcasse en feuilles mortes
Dans combien de temps la résurgence ?

Une pensée fait une fugue
Significations décollées

Les brisures prennent la route

Orienté autrement
grelottant au chaud

Le lieu de la compréhension
ne rejoint plus les lieux de l'excitation

Des impressions d'intentions étrangères

Vibrations
Vibrations-fouets

Un son vient de l'ombre
aussitôt forme une sphère
une grange
un groupe
une armada
un univers d'Univers

dégrisé
totalement dégrisé de l'habituel
contredit contredisant contradictoire
lié délié
étouffé éclatant
proclamé oblitéré
en brèche nulle part
unique cent mille
perdu
partout

je ne lutte plus
je m'amalgame

L'infini est une région
S'y diriger

Cela en quoi le mal se manifeste
Cela en quoi le bien se manifeste…

D'un coup
un voile fait des milliers de voiles
de l'opacité,
de l'opposition des créatures
est écarté

Bivouac en plein ciel

Sources
Plus de demain
Plus de missions

Je n'ai pas d'origine
Je ne me rappelle plus mes épaules
Où donc le dispositif pour vouloir ?
après un long voyage

Rien
seulement Rien
« Rien » s'élève du naufrage

Plus grand qu'un temple
plus dur qu'un dieu

« Rien » suffit
frappant le reste d'insignifiance
d'une inouïe, invraisemblable
pacifiante insignifiance
Bénédiction pour le « Rien »
pour l'éternité
« Rien »
réjouissant le cœur
distribué à tous

La table vit de moi
je vis d'elle
Est-ce tellement différent ?
Existe-t-il quoi que ce soit
de totalement différent
manteau table tissu tilleul
colline sanglier
différents seulement
parce que semblables

Par-dessus tout
effaçant tout
Unité
Totalement
Tous les êtres
le règne de l'existence commun à tous
Magnifique !

La grande flaque de l'intelligence
étendue sur le monde
inerte
apaisée
sans compétition
sans griffes
sans ambition

en voie de rencontre
embrassant embrassé
Monde

Perdus les outils
retrouvée la semence

Le comble
le comble m'appelle
seulement le comble

Universels bras qui tiennent tout enlacé

Univers donné
donné par dépouillement

Ablation
Oblation
union dans le tréfonds

Attirance
Porté à une puissance plus haute
à une puissance
invraisemblablement haute

Séparé de la séparation
je vis dans un immense ensemble
inondé de vibrations

la poitrine aux cent portes ouvertes

Une flotille d'embarcations part de nous
part de tous

Dans le dénuement est conféré l'aigu
le plane, le grand, le grandiose
l'agilité, l'unicité, l'étendue
l'énormité, la libéralité

Instruit invisiblement

Un lieu est donné
quand tous les lieux sont retirés

À personne
pour nulle chose
on ne pourrait plus porter envie

Tourbillons endormis
le joyau reste

Saisie, dessaisies

Flux
Afflux
Affluente attirance

Brouillage des signaux

Vagues de vertige
sur les pentes de dévalement
Les révélateurs !

Envahissante
Bousculante
félicité qui veut toute la place
élémentaire
éliminatrice

Fini le parcours des prétextes
La flèche part dès qu'il y a oubli

Le privilège de vivre
inouï
dilaté

vacant
suspendu dans le temps

L'Arbre de la Science

Omniscience en toutes les consciences
percevant le perpétuel…

page(s) 744-752