Poésie

Poésie/Gallimard n°71
Gallimard, 1971
11 cm x 18 cm, 190 pages
Couverture de Poésie

Présentation de l’éditeur

« À l'approche de ces poèmes s'éveille une confiance. Notre regard, passant d'un mot à l'autre, voit se déployer une parole loyale, qui habite le sens, comme la voix juste habite la mélodie. Nulle feinte, nul apprêt, nul masque. Nous pouvons accueillir sans ruse interposée, cette parole qui s'offre à nous sans détour. Un émerveillement, une gratitude nous saisit : la diction poétique, le discours poétique (mais délivré de tout artifice oratoire) sont donc possibles, toujours possibles ! C'est ce dont, à considérer la plupart des productions du jour, il semblait qu'il fallût désespérer, pour ne plus rencontrer que le souvenir brisé de ce que fut la Poésie… »
Jean Starobinski

Extraits de l'ouvrage

• Monde

Poids des pierres, des pensées

Songes et montagnes
n'ont pas même balance

Nous habitons encore un autre monde
Peut-être l'intervalle

*

Fleurs couleur bleue
bouches endormies
sommeil des profondeurs

Vous pervenches
en foule
parlant d'absence au passant

*

Sérénité

L'ombre qui est dans la lumière
pareille à une fumée bleue

*

Peu m'importe le commencement du monde

Maintenant ses feuilles bougent
maintenant c'est un arbre immense
dont je touche le bois navré

Et la lumière à travers lui
brille de larmes

*

Accepter ne se peut
comprendre ne se peut
on ne peut pas vouloir accepter ni comprendre

On avance peu à peu
comme un colporteur
d'une aube à l'autre

page(s) 438-439 (Pléïade : Airs, poèmes 1961-1964)
• Vœux

I

J'ai longtemps désiré l'aurore
mais je ne soutiens pas la vue des plaies

Quand grandirai-je enfin ?

J'ai vu la chose nacrée :
fallait-il fermer les yeux ?

Si je me suis égaré
conduisez-moi maintenant
heures pleines de poussières

Peut-être en mêlant peu à peu
la peine avec la lumière
avancerai-je d'un pas ?

(À l'école ignorée
apprendre le chemin qui passe
par le plus long et le pire)

II

Qu'est-ce donc que le chant ?
Rien qu'une sorte de regard

S'il pouvait habiter encore la maison
à la manière d'un oiseau
qui nicherait même en la cendre
et qui vole à travers les larmes !

S'il pouvait au moins nous garder
jusqu'à ce que l'on nous confonde
avec les bêtes aveugles !

III

Le soir venu
rassembler toutes choses
dans l'enclos

Traire, nourrir
Nettoyer l'auge
pour les astres

Mettre de l'ordre dans le proche
gagne dans l'étendue
comme le bruit d'une cloche
autour de soi

page(s) 444-445 (Pléïade : Airs, poèmes 1961-1964)