Siddhartha

Grasset, 1925
13 cm x 19 cm, 200 pages
Couverture de Siddhartha

Quatrième de couverture

Profession de foi individualiste, rejet de toutes les doctrines, condamnation du monde de la puissance et de l’argent, éloge de la vie contemplative dans le cadre d’une Inde recréée à merveille, Siddhartha est un roman initiatique devenu au fil du temps un texte « sacré ».

L’auteur

Hermann Hesse (1877-1962) fut un romancier et essayiste allemand puis suisse. La spiritualité est très présente dans son œuvre, en particulier le thème de l'opposition entre vie active et vie contemplative.

Extraits de l'ouvrage

• Saṃsāra

Pendant des années, sans nobles aspirations, sans grandeur, il s'était contenté de mesquins plaisirs, et encore ceux-ci ne lui avaient-ils pas suffi ! Sans s'en rendre compte lui-même, il s'était efforcé, pendant tout ce temps, de réaliser son désir, d'être un homme comme les autres, ces grands enfants ! et il n'avait réussi qu'à rendre son existence plus misérable et plus vide que la leur, parce que leurs buts n'étaient pas les siens, pas plus que leurs soucis.

Tout ce monde composé d'individus à la Kamaswami n'avait guère été pour lui qu'un spectacle, une sorte de danse que l'on regarde de loin, une comédie.

Seule Kamala avait trouvé grâce à ses yeux ; elle seule lui avait été chère, mais l'était-elle encore ? Avait-il encore besoin d'elle ? ou elle de lui ? Ne se livraient-ils pas tous deux à un jeu sans fin ? Était-il vraiment nécessaire de vivre pour cela ? Non, cela n'en valait pas la peine ! C'était là un jeu d'enfants, cela s'appelait saṃsāra ; on avait du plaisir à y jouer une fois, deux fois, dix fois même — mais le recommencer toujours, toujours ?…

page(s) 110-111
• Tout entier abandonné à la joie

Siddhartha passerait, comme passent toutes choses. Mais pour l'instant il se sentait plein de jeunesse et, comme un enfant, il s'abandonnait tout entier à la joie.

page(s) 131-132
• Écouter d’un cœur tranquille

La première chose qu'il apprit ce fut à écouter, à écouter d’un cœur tranquille, l'âme ouverte et attentive, sans passion, sans désir, sans jugement, sans opinion.

page(s) 142
• Unité

Peu à peu se développait et mûrissait en Siddhartha la notion exacte de ce qu'est la Sagesse proprement dite, qui avait été le but de ses longues recherches. Ce n'était somme toute qu'une prédisposition de l'âme, une capacité, un art mystérieux qui consistait à s'identifier à chaque instant de la vie avec l'idée de l'Unité, à sentir cette Unité partout, à s'en pénétrer comme les poumons de l'air que l'on respire.

page(s) 173
• Abandonnement

Sa plaie s'épanouissait maintenant, sa souffrance rayonnait ; son Moi s'était fondu dans l'Unité, dans le Tout.

Dès cet instant, Siddhartha cessa de lutter contre le destin ; il cessa de souffrir. Sur son visage fleurissait la sérénité du Savoir auquel nulle volonté ne s'oppose plus, du savoir qui connaît la perfection, qui s'accorde avec le fleuve des destinées accomplies, avec le fleuve de la vie, qui fait siennes les peines et les joies de tous, qui s'abandonne tout entier au courant et désormais fait partie de de l'Unité, du Tout.

page(s) 181
• L’amour doit tout dominer

[L]'Amour, ô Govinda, doit tout dominer. Analyser le monde, l'expliquer, le mépriser, cela peut être l'affaire des grands penseurs. Mais pour moi il n'y a qu'une chose qui importe, c'est de pouvoir l'aimer, de ne pas le mépriser, de ne le point haïr tout en ne me haïssant pas moi-même, de pouvoir unir dans mon amour, dans mon admiration et dans mon respect, tous les êtres de la terre sans m'en exclure.

page(s) 194
• Les paroles et les actes

Même chez Celui-là [le Bouddha], qui fut ton maître, le plus grand parmi les maîtres, la « chose » a plus de valeur à mes yeux que les paroles, sa manière de vivre et d'agir a plus de poids que ses discours, le seul geste de sa main plus d'importance que ses opinions. Ce n'est pas dans les discours ni dans le penser que réside sa grandeur ; mais dans ses actes, dans sa vie.

page(s) 195
• L’être intérieur et mystérieux

« Quand le moi sous toutes ses formes sera vaincu et mort, se disait-il, quand toutes les passions et toutes les tentations qui viennent du cœur se seront tues, alors se produira le grand prodige, le réveil de l’Être intérieur et mystérieux qui vit en moi et qui ne sera plus moi. »

page(s) 24
• Toujours ramené au moi

[Siddhartha] crut perdre [son moi] dans le sentier de la douleur, en s'imposant volontairement des souffrances qu'il domptait ; la faim, la soif, la fatigue. Il s'engagea, pour s'en défaire, dans la voie de la méditation ; il chercha à ne plus penser du tout, en chassant de son esprit ce que ses sens lui représentaient. Il recourut à tous ces moyens et à beaucoup d'autres encore ; mille fois, il perdit son moi et resta des heures et des jours dans le non-moi. Mais si toutes ces voies l'éloignaient de son moi, elles le ramenaient pourtant toujours à lui.

page(s) 26-27
• Le plus grand ennemi du vrai savoir

[J]e commence à croire qu'il n'est pas de plus grand ennemi du vrai savoir que de vouloir savoir à tout prix, d'apprendre.

page(s) 31
• Renoncer à devenir disciple

Si j'étais un de tes disciples, homme vénérable [le Bouddha], il pourrait se faire – et c'est ce que je craindrais – que mon moi ne trouvât qu'en apparence le repos et la délivrance, tandis qu'en réalité il continuerait à vivre et à grandir ; car alors ce serait ta doctrine, ce serait tes adeptes, mon amour pour toi, l'existence commune avec les moines qui seraient devenus mon moi.

page(s) 51
• Le sentier désertique

J'appris à négliger les querelles du monde et à considérer quelle part me revenait de la confusion et de la culpabilité générales… Car on peut toujours redevenir innocent, si l'on reconnaît sa faute et sa souffrance et qu'on les supporte jusqu'au bout au lieu de mettre les autres en accusation…

J'étais plongé en moi-même, tout à mon propre sort, avec le sentiment, parfois, qu'il s'agissait de celui de tous les hommes. Je retrouvais en moi la guerre et les envies meurtrières de l'univers, toute sa légèreté, toute sa lâcheté.  J'avais à perdre d'abord le respect, puis le mépris de moi-même. Il fallait continuer à fixer le chaos avec l'espoir tantôt s'allumant, tantôt s'éteignant, de trouver au-delà de ce chaos la nature de l'innocence. Chaque homme éveillé à sa pleine conscience doit suivre une fois au moins ce sentier désertique – mais ce serait peine perdue que d'en parler à d'autres.

page(s) XI