Nastassja Martin

Portrait de Martin

Quelques ouvrages

Quelques extraits

• Je voulais vivre parce qu’il y avait les fauves

Je crois qu’enfants nous héritons des territoires qu’il nous faudra conquérir tout au long de notre vie. Petite, je voulais vivre parce qu’il y avait les fauves, les chevaux et l’appel de la forêt ; les grandes étendues, les hautes montagnes et la mer déchaînée ; les acrobates, les funambules et les conteurs d’histoires. L’antivie se résumait à la salle de classe, aux mathématiques et à la ville. Heureusement, à l’aube de l’âge adulte, j’ai rencontré l’anthropologie. Cette discipline a constitué pour moi une porte de sortie et la possibilité d’un avenir, un espace où m’exprimer dans ce monde, un espace où devenir moi-même. Je n’ai simplement pas mesuré la portée de ce choix, et encore moins les implications qu’allait entraîner mon travail sur l’animisme. À mon insu, chacune des phrases que j’ai écrites sur les relations entre humains et non-humains en Alaska m’a préparée à cette rencontre avec l’ours, l’a, en quelque sorte, préfigurée.

page(s) 86
• Les limites entre nous et l’extérieur s’effacent

Que mon monde ait été largement altéré avant cette rencontre est indéniable. « Une altération du rapport au monde », c’est comme ça que l’on désigne la folie de manière savante. De quoi s’agit-il ? D’une période, d’un instant court ou long durant lequel les limites entre nous et l’extérieur s’effacent peu à peu, comme si on se désintégrait doucement pour descendre dans les profondeurs du temps onirique où rien n’est encore stabilisé, où les frontières entre les existants sont encore flottantes, où tout est encore possible.

page(s) 120-121
• Sortir de l’aliénation que produit notre civilisation

Une pensée assez triviale me trotte dans la tête depuis longtemps : personne n’a écouté Antonin Artaud qui pourtant avait raison. Il faut sortir de l’aliénation que produit notre civilisation. Mais la drogue, l’alcool, la mélancolie et in fine la folie et/ou la mort ne sont pas une solution, il faut trouver autre chose. C’est ce que j’ai cherché dans les forêts du Nord, ce que je n’ai que partiellement trouvé, ce que je continue de traquer.

page(s) 121
• Everything is being recorded all the time

Je pense à Clarence, le vieux sage gwich’in de Fort Yukon en Alaska, mon ami et précieux interlocuteur pendant toutes les années où j’ai vécu dans son village. Je l’ai toujours regardé avec des yeux amusés lorsqu’il me disait que tout était constamment « enregistré » et que la forêt était « informée ». Everything is being recorded all the time, répétait-il. Les arbres, les animaux, les rivières, chaque partie de monde retient tout ce que l’on fait et ce que l’on dit, et même, parfois, ce que l’on rêve et ce que l’on pense. C’est pour ça qu’il faut faire très attention aux pensées que nous formulons, puisque le monde n’oublie rien, et que chacun des éléments qui le composent voit, entend, sait. Ce qui s’est passé, ce qui advient, ce qui se prépare. Il existe un qui-vive des êtres extérieurs aux hommes, toujours prêts à déborder leurs attentes. Ainsi chaque forme-pensée que nous déposons hors de nous-mêmes vient se mêler et s’ajouter aux anciennes histoires qui informent l’environnement, ainsi qu’aux dispositions  de ceux qui le peuplent.

page(s) 114
• Être un vivant parmi tant d’autres

C’est pareil pour tout le monde. On essaie d’avoir du style mais on trébuche, on s’enfonce, on clopine, on tombe, on se relève. Ivan dit qu’il n’y a que les humains pour croire qu’ils font tout bien. Que les humains pour accorder une telle importance à l’image que les autres ont d’eux. Vivre en forêt, c’est un peu ça : être un vivant parmi tant d’autres, osciller avec eux.

page(s) 142
• D’autres forces sont à l’œuvre

À propos de ce qui me touche. Il y a bien quelque chose d’autre ici, que ce à quoi nous, en Occident, accordons du crédit. Les personnes comme Daria savent qu’elles ne sont pas seules à vivre, sentir, penser, écouter dans la forêt, et que d’autres forces sont à l’œuvre autour d’elles. Il y a ici un vouloir extérieur aux hommes, une intention en dehors de l’humanité. Nous nous trouvons dans un environnement « socialisé en tout lieu parce que parcouru sans relâche », aurait dit mon ancien professeur Philippe Descola. Il a réhabilité le mot animisme pour qualifier et décrire ce type de monde[.]

page(s) 108-109
• Dans les zones sombres et inconnues de l’altérité

Je pense à toutes ces histoires et à tous ces mythes que moi comme tant d’autres anthropologues avons soigneusement retranscrits dans nos monographies sur les peuples que nous avons étudiés, à tous ces voyages d’un monde à l’autre qui attisent notre intérêt scientifique, à tous ces hommes un peu spéciaux, ces chamans que nous traquons comme les chasseurs pistent les animaux qui les fascinent. Je pense à tous ces êtres qui se sont enfoncés dans les zones sombres et inconnues de l’altérité et qui en sont revenus, métamorphosés, capables de faire face à « ce qui vient » de manière décalée, ils font à présent avec ce qui leur a été confié sous la mer, sous la terre, dans le ciel, sous le lac, dans le ventre, sous les dents.

page(s) 139-140
• Quelque chose du dehors nous rappelle à la vie intérieure

L’enfant possède une chose que l’adulte cherche désespérément tout au long de son existence : un refuge. Ce sont les parois de l’utérus avec tous les nutriments affluant quotidiennement qu’il faut parfois arriver à reconstruire autour de soi. J’ai l’étrange impression que lorsque l’on échoue, le monde cherche à nous y remettre par un coup du sort, quelque chose du dehors nous rappelle à la vie intérieure en nous enfermant dans un huis clos a priori lugubre, mais en réalité salvateur.

page(s) 106-107
• Quelque chose qui fait mal et qui désoriente

Combien de psychologues me prendraient pour une folle, si je leur disais que je suis affectée par ce qui se passe hors de moi ? Que l’accélération du désastre me pétrifie ? Que j’ai l’impression de ne plus avoir prise sur rien ? Ah, voila donc la raison qui vous pousse à vous accrocher aux montagnes ! Oui, et là où ça devient grave, c’est que même la montagne s’effondre. Faute de cohérence, à cause de la glace qui fond, faute à la canicule. Les prises cassent, les rochers tombent, voilà la réalité. Et les amis s’écrasent au pied des parois. Suis-je en train de filer une mauvaise métaphore d’alpiniste  ? Je ne crois pas. Je ne peux pas la circonscrire exactement, mais j’ai une certitude : quelque chose résonne en moi, quelque chose qui fait mal et qui désoriente.

page(s) 122
• Là où il est possible de rencontrer une puissance autre

J’écris depuis des années autour des confins, de la marge, de la liminarité, de la zone frontière, de l’entre-deux-mondes ; à propos de cet endroit très spécial où il est possible de rencontrer une puissance autre, où l’on prend le risque de s’altérer, d’où il est difficile de revenir.

page(s) 127
• Trouver en soi un silence aussi profond que celui des grands arbres

Cela fait quelques jours que nous sommes arrivés à Tvaïan, je m’applique à ne rien faire, je voudrais même essayer d’arrêter de penser. Ce matin, je me dis qu’il faut surtout que je cesse de vouloir – comprendre guérir voir savoir prévoir tout de suite. Au fond des bois gelés, on ne « trouve » pas de réponses : on apprend d’abord à suspendre son raisonnement et à se laisser prendre par le rythme, celui de la vie qui s’organise pour rester vivants dans une forêt en hiver. J’essaie de trouver en moi un silence aussi profond que celui des grands arbres dehors qui se tiennent immobiles et verticaux dans le froid.

page(s) 105
• La mélancolie qui s’exprime dans mon corps vient du monde

Mon problème, c’est que mon problème n’appartient pas qu’à moi. Que la mélancolie qui s’exprime dans mon corps vient du monde. Je crois que oui, il est possible de devenir « le vent qui souffle à travers nous », comme disait Lowry. Et qu’il est commun de ne pas en revenir, comme lui, comme tant d’autres. J’ai rejoint les Évènes d’Icha et j’ai vécu dans la forêt avec eux pour une raison bien en deçà de celle d’une recherche comparative. J’ai compris une chose : le monde s’effondre simultanément de partout, malgré les apparences. Ce qu’il y a à Tvaïan, c’est qu’on vit consciemment dans ses ruines.

page(s) 123
• Au bout de la rencontre archaïque

Je suis allée au bout de la rencontre archaïque mais je suis revenue puisque je ne suis pas morte. Il y a eu hybridation et pourtant je suis toujours moi. Enfin je crois. Quelque chose qui ressemble à moi, les traits du masque animiste en plus : je suis inside out. Le fond animiste des humains c’est le visage déformé du masque. Moitié homme moitié phoque ; moitié homme moitié aigle ; moitié homme moitié loup. Moitié femme moitié ours. Le dessous du visage, le fond humain des bêtes, c’est ce que l’ours voit dans les yeux de celui qu’il ne devait pas regarder ; c’est ce que mon ours a vu dans mes yeux. Sa part d’humanité ; le visage sous son visage.

page(s) 128