Une fin d'après-midi, l'été. Après une journée de travail harassant sur l'ordinateur, enfin revenir à la présence, au corps et à la nature. En forêt, par un sentier rocailleux, je descends dans une vallée profonde. Marcher avec la précision et la délicatesse d'un indien d'Amérique. Qu'aucune pierre ne roule. Qu'aucune brindille ne craque.

En fond de vallée, le ruisseau chante au milieu d'une étroite prairie. Arrivé en lisière, j'aperçois en enfilade assez loin un jeune chevreuil qui broute. Poursuivant la méditation, je contemple la scène. Le chevrillard remonte doucement la prairie dans ma direction. Pensée : il va finir par capter ma présence, me regarder quelques secondes, puis disparaître d'un bond dans le sous-bois en poussant son cri d'alerte. « Pensée ! » : je lâche et reprends la méditation.

 

Chevreuil aux aguets

 

Soudain, l'animal se redresse. Les oreilles pointent, aux aguets. Il est encore à plusieurs dizaines de mètres, mais nous nous regardons droit dans les yeux. Long temps suspendu de parfaite immobilité de part et d'autre. Qu'il finit par rompre pour se remettre à brouter… et avancer vers moi. Je ne bouge pas d'un cil. J'expire la moindre pensée pour n'être que contemplation.

Peut-être une demi-heure plus tard, repu l'animal se couche dans l'herbe à quelques mètres de moi. Il entreprend sa toilette, un peu à la façon des chats, grattant derrière l'oreille avec son sabot arrière. Puis il chôme paisiblement, tournant de temps à autre vers moi un regard totalement vide d'inquiétude. Nous restons tous deux à l'état de nature et la vie suit son cours librement. Finalement, celle-ci l'appelle ailleurs : il se lève, broute encore un peu de cette herbe si tendre, puis se glisse en toute tranquillité entre les fûts des arbres du sous-bois.

A posteriori, j'ai pensé à Saint-François d'Assise en confrérie avec les oiseaux. Mais surtout ne jamais s'imaginer avoir atteint la sainteté : poison violent. A fortiori pas en situation : cette seule pensée suffirait à faire fuir le chevreuil ! « Pensée », lâcher.

 

Renard dans la forêt

 

PS : La joie incommensurable de constater que l'effarouchement habituel n'a rien d'une fatalité, je la croyais impossible à partager. En somme, une sorte de privilège du solitaire. Or une autre fois que nous méditions en petit groupe au cœur de la forêt, soudain des pas dans le couvert de feuilles mortes. Immobiles, arbres parmi les arbres, nous ouvrons prudemment les yeux. Des yeux qui s'émmerveillent bientôt au spectacle inouï d'un renard qui passe tranquillement quelques mètres devant nous.