Depuis des années, observant les transformations silencieuses de la nature alentour, ses délitements, je fais de mon mieux pour adapter petit à petit mon mode de vie à cette conscience de l’effondrement. La soudaine accélération que représente la crise du covid-19 n’aura donc pas été en soi une surprise. Surprenante par contre, l’intensité des affects violents dont l’anticipation et la préparation ne protègent nullement : tristesse pour cette prolifération de souffrances de tous ordres, dont personne ne se trouve épargné ; et angoisses qui remuent profondément en nous dans l’archaïque.

Cela me rappelle un échange il y a quelques années, à la fin d’une retraite intensive de méditation, après que la règle de silence eut été levée. J’étais jeune méditant. L’homme plus expérimenté. Donc curieux, je lui demandai en quelque sorte de m’envoyer une carte postale « depuis plus loin sur le chemin ». Je revois encore son immense et doux sourire en me répondant les yeux dans les yeux : « C’est de plus en plus dur ! ». Que cette réponse m’ait à l’époque déconcerté, c’est peu dire…

Aujourd’hui, les tapis nous sont de toutes parts retirés de dessous les pieds. La formule était récurrente dans la bouche de Chögyam Trungpa. Qui a lu ses livres ou ceux de Pema Chödrön sait tout ce qu’une telle situation peut avoir de réjouissant : il n’y a pas de meilleure opportunité pour pratiquer l’accueil inconditionnel !

Les joies de satisfaction béate, tape-à-l’œil, nous aveuglent et s’évaporent. Tandis que la joie limpide d’être un avec ce qui est, si sa floraison est plus discrète, ses racines sont plus profondes. Depuis la réponse déconcertante de mon compagnon de retraite, j’ai cheminé un peu. De sorte qu’il me semble aujourd’hui mieux la comprendre : ce qui « est de plus en plus dur », c’est de tenir ensemble dans le même bouquet cette joie et cette tristesse, toutes deux également authentiques.

 

Visage de Bouddha méditant