Je venais de me faire éconduire. Des mois que je m'intoxiquais avec des histoires d'elle et moi. Sans m'en rendre compte. Je n'étais pourtant plus un débutant en méditation. Comme quoi développer la vigilance est un ouvrage de longue haleine.

Les premières vingt-quatre heures après son rejet, j'ai été étonnamment calme. Puis le vendredi midi, malgré le temps radieux, effondrement, sensation de couler. L'après-midi, avec un ami, nous sommes allés en forêt. La nature et la conversation en amitié m'ont remis à flot. Le samedi soir, nouvelle attaque d'angoisse archaïque d'abandon : impossible de trouver le sommeil, intense oppression du cœur et une longue méditation couchée pour passer le cap.

Le dimanche midi, après le repas, sentant l'effondrement rappliquer, j'ai pris le taureau par les cornes : je me suis habillé chaudement, j'ai mis les bottes et suis parti dans la montagne pour plusieurs heures. Il avait reneigé durant la nuit et j'ai marché en pleine présence dans les forêts, accroché par un fil au crissement de mes pas dans la poudreuse. Le ciel était morose, mais le mordant du froid sur les tempes aidait sacrément bien à rester ici et maintenant. Juste un avec ce qui est, quoi qu'il en soit.

Soudain, le ciel s'est ouvert et une percée du soleil a inondé la neige de lumière. Sa chaleur, s'alliant la brise, s'est mise à faire tomber la neige des branches où elle s'était fraîchement déposée. Quand il neige pour de bon, c'est toujours ciel bouché, grisaille. Mais là, une bénédiction de flocons de lumière incandescente, sur fond d'ouverture sur le pur azur. Le genre d'instant qui vous fait sentir qu'un ange passe. En l'occurence, plutôt deux anges pour avoir la grâce de m'attraper sous les épaules à un moment où j'étais si près de m'écrouler. Après un long moment à goûter cet accord, j'ai repris la marche, tranquille, allégé du fardeau, lavé du mal-être.

Un bouddha serait-il resté depuis dans cet état de grâce ? L'honnête homme en chemin ne connaît lui que des ouvertures éphémères. Il n'empêche, l'expérience continue à rayonner dans les hauts et les bas plus modestes depuis. Gratitude envers elle et gratitude envers la vie.

Avec le recul, le plus significatif dans cette histoire me semble être d'accéder à la plénitude sur le seuil d'un total effondrement. Au moment de la confusion, sous réserve de ne pas lutter contre et d'accueillir, quelque chose finit par lâcher (ici mon « J'ai mal ! J'ai mal ! J'ai mal !... » lancinant). Ce qui s'ouvre alors, c'est indicible. Contentons-nous de le nommer l'espace. La spiritualité, c'est sans doute simplement l'ouverture à cet espace au-delà de l'ego.

Ami méditant, persévère dans ta pratique et quand sera venu le moment de la confusion la plus extrême – la vie ne manquera pas de te faire à l'occasion passer par là –, ne résiste pas, lâche prise, plonge au cœur du maelström avec confiance, mais dépourvu de toute attente, car c'est une chance qui t'est donnée de t'ouvrir.