Les Véhicules

Dans la longue histoire du bouddhisme, on distingue trois étapes majeures, auxquelles correspondent trois familles d'écoles, dites Véhicules.

Le terme « Véhicule » est la traduction consacrée du sanskrit yāna, terme qui désigne le radeau sur lequel on traverse un cours d'eau. Il faut se replacer à une époque où les ponts existent peu, dans une région où les rivières drainant les eaux de l'Himalaya sont parfois tumultueuses : la traversée ne sera pas nécessairement de tout repos, aussi la présence attentive et le courage sont-ils de mise.

Les textes anciens utilisent souvent la traversée en radeau comme métaphore du passage de la rive de la confusion (saṃsāra) à celle de la libération (nirvāna). Et traditionnellement aussi, il est dit que bien fol serait celui qui une fois traversé s'embarrasserait du radeau. Nous sommes d'emblée mis en garde contre l'attachement à toute doctrine…

 

Trois hommes sur un radeau

 

Les trois Véhicules successivement apparus – Hīnayāna, Mahāyāna, puis Vajrayāna – témoignent des reformulations de l'enseignement (dharma) au fil des siècles. Chaque Véhicule reprend à son compte la vision du précédent, mais en amplifie certains aspects. Gardons à l'esprit la compatibilité des trois, qui traitent d'un seul et même dharma.

Hīnayāna, Véhicule fondamental (Petit Véhicule)

 

Statue de bouddha Véhicule fondamental (Theravada ou Hinayana)

 

Dans le bouddhisme des origines – que le Mahāyāna qualifiera plus tard de Hīnayāna – le disciple a fait vœu de libération individuelle (nirvāna). C'est la voie de l'araht, le disciple pleinement accompli, qui ayant approfondi sa discipline d'attention, a eu l'intuition de l'impermanence (anitya) et s'est détaché de l'illusion de l'ego, donc affranchi du mal-être (dukkha) et de la confusion (saṃsāra).

Durant cette première époque du bouddhisme, l'idéal monastique est très fort : le chemin se veut incompatible avec des responsabilités familiales, professionnelles et avec la futilité des divertissements. Loin de la vie mondaine, les moines observent des préceptes qui sont stricts et en nombre invraisemblable. Ils sont des modèles d'éthique et de sagesse pour les laïcs, lesquels leur assurent en retour par leurs dons la survie matérielle.

Deux siècles après la mort du Bouddha Śākyamuni en -480, les communautés monastiques ont prospéré en dix-huit écoles, qui se répartissent en deux grands ensembles. Dans le premier, Shtaviravadin (« les anciens »), c'est la voie de l'arhat la plus stricte. Dans le second, Mahāsanghika (« ceux de la grande assemblée »), on prône l'ouverture de la pratique aux laïcs.

À partir du -IIIème siècle au Sri Lanka, puis entre le IIème et le VIIème siècle en Asie du sud-est, l'école des Shtaviravadin s'exporte pour donner le Theravāda (« Voie des anciens »). En Inde au VIIème siècle, il ne subsiste que sept de ces dix-huit écoles. Elles connaîtront le déclin entre le VIIIème et le XIème siècles.

Au XXème siècle, c'est dans la lignée des moines de la forêt birmans que S.N. Goenka a donné une extension planétaire au Theravāda en fondant les centres Vipassanā. Mais bien que descendant direct des Shtaviravadin, le Theravāda résulte aussi d'un métissage au fil des siècles avec les deux autres Véhicules.

Mahāyāna, Véhicule du vaste (Grand Véhicule)

 

Statue de bouddha du Véhicule du vaste (Mahayana)

 

Le Mahāyāna est apparu au Ier siècle avant notre ère. Au sein de certaines communautés monastiques les mentalités changèrent, de sorte que la discrimination entre moines et laïcs fut moins rigide et que l'on envisagea une voie conciliable avec la vie séculière, celle du bodhisattva.

Conscient que le mal-être n'épargne personne, le bodhisattva fait le vœu de ne pas se préoccuper de sa propre libération tant que son action dans le monde n'aura pas permis la libération de tous les êtres. La voie du bodhisattva est donc une aspiration à servir, une voie de compassion.

Étant aussi une voie de renoncement à l'espoir personnel du nirvāna, elle fait par contraste apparaître la voie de l'arhat comme a priori plus individualiste. C'est dans cet esprit que l'École des anciens a pu être rétrospectivement qualifiée de Petit véhicule (un Véhicule dont la vue serait plus étroite). En réalité, au-delà d'une simple déclaration d'intention, il sera illusoire de penser pouvoir aider quiconque à se libérer sans avoir au préalable accompli un travail de détachement de son propre mal-être.

Le terme Mahāyāna est couramment et maladroitement traduit par Grand véhicule. S'agissant de viser plus large, il serait plus approprié de parler de Véhicule du vaste. Et s'agissant de construire sur les fondations indispensables de l'École des anciens, il serait plus juste de parler pour cette dernière de Véhicule fondamental, comme le fait Alain Grosrey dans son Grand livre du bouddhisme. Ainsi, en remplaçant les expressions « Petit véhicule » et « Grand véhicule » respectivement par « Véhicule fondamental » et « Véhicule du vaste », on se sera débarrassé de toute connotation de condescendance du « Grand » pour le « Petit », tout en insistant sur le rôle fondateur du bouddhisme des origines.

Si le bouddhisme des origines mettait l'accent sur l'impermanence (anitya) et la vacuité du soi (anātman), le Véhicule du vaste amplifie la vue en mettant lui l'accent sur la vacuité des phénomènes et des concepts (śūnyatā). Notons aussi que la bienveillance aimante et la compassion du bodhisattva ne sont pas propres au Mahāyāna puisqu'elles sont également cultivées dans le Theravāda.

Les premiers traités (sūtra) du Véhicule fondamental et du Véhicule du vaste apparaissent simultanément au Ier siècle avant notre ère, rédigés en pāli pour le Hīnayāna, en sanskrit pour le Mahāyāna.

Hīnayāna et Mahāyāna ont cohabité en Inde. Selon ce qu'en rapporte un voyageur chinois, au VIIème siècle la répartition des monastères selon les deux yāna était relativement équilibrée. Au Ier siècle, le Mahāyāna fut introduit en Chine, où syncrétisant avec le taoïsme il donna le Chan, lequel diffusa en Corée, au Vietnam et au Japon où il prit le nom de Zen. De nos jours, le maître Zen au rayonnement le plus grand est sans doute Thích Nhất Hanh fondateur du Village des pruniers.

Vajrayāna ou Tantra, Véhicule foudroyant (Véhicule de diamant)

 

Statue de bouddha du Véhicule foudroyant ()

 

Au VIIème siècle, le Mahāyāna était florissant, enseigné et pratiqué dans les universités bouddhiques du Magadha indien. Mais cette évolution scolastique suscita un mouvement de réaction à l'élaboration intellectuelle, faisant la part trop belle à la dialectique.

Pour revenir à une expérience nue de la nature de l'esprit, on se tourna vers le Tantra. Ce courant ésotérique, qui modula autant l'hindouisme que le bouddhisme, se transmettait oralement depuis le IVème siècle, loin des universités, parmi des yogis laïcs méditant retirés dans les forêts.

Le Vajrayāna – ou bouddhisme tantrique – bâtit sur le Mahāyāna, mais considérant les limites d'une approche conceptuelle, il lui apporte les moyens habiles du Tantra permettant une compréhension plus directe. Le Tantra fait feu de tout bois : tous les aspects de l'expérience ordinaire (sensations, émotions, perceptions, pensées, paroles, actes) sont susceptibles de nous éveiller. La marque propre du Tantra est l'équivalence et la continuité entre saṃsāra et nirvāna. Nous sommes invités à travailler à partir de notre confusion. L'émotion peut faire sortir de soi et lorsque la conscience la pénètre, cette dernière se trouve en retour animée par l'émotion.

Le Vajrayāna est couramment appelé Véhicule de diamant, car en sanskrit vajra désigne effectivement le diamant, qui est dur, pur et précieux. Mais vajra désigne également la foudre, ce qui résonne bien avec la fulgurance des méthodes du Tantra, de sorte que Vajrayāna peut aussi être rendu par Véhicule foudroyant, qui présente en outre l'avantage de nous débarrasser du complexe de supériorité connoté par le diamant.

Alors que le bouddhisme des origines rejetait tout ritualisme, le Tantra introduit une grande richesse de rituels. Le maître effectue une transmission initiatique. Le disciple reçoit une déité à visualiser pour s'identifier à la qualité de la bouddhéité dont cette déité est l'image-force. Le Tantra propose un panthéon très riche de déités hiérarchisées. À la déité sont également associés un mantra à répéter, un geste symbolique (mudrā), un maṇḍala à réaliser. Tous ces procédés rituels constituent une sorte d'alchimie qui vise la transmutation des aspects impurs de l'esprit en leurs contreparties pures. Les pratiques tantriques incluent enfin une forme spécifique de yoga (quatre centres cakra, énergie de la kuṇḍalinī).

Le Véhicule foudroyant prend son ampleur au VIIème siècle, avec la rédaction des premiers traités (tantra). À partir du IXème siècle, les universités monastiques bouddhiques intègrent l'étude et la pratique du Tantra à leur cursus. Au XIIème siècle, c'est la conquête musulmane et les universités indiennes sont détruites. Le Vajrayāna se perpétuera au Tibet où il fut introduit une première fois au VIIème siècle, puis une seconde au XIème siècle. De nos jours, diverses écoles du bouddhisme tibétain ont essaimé de par le monde. Chögyam Trungpa fut en cela un précurseur. C'est dans sa lignée que Fabrice Midal a fondé l'École occidentale de méditation.

Trois Véhicules, un seul dharma

Voici une anecdote, révélatrice du style inimitable qu'avait Chögyam Trungpa, qui illustrera la dette du Véhicule foudroyant vis-à-vis du Véhicule fondamental. Lors d'un long séminaire d'été, le maître fait réveiller tous les participants au beau milieu de la nuit et leur demande de se rassembler dans la grande salle où un enseignement de la plus haute importance va leur être délivré. Bon gré mal gré, les apprentis méditants s'exécutent et rejoignent la salle plus ou moins hagards. Chögyam Trungpa arrive alors, les regarde, leur lâche un « Never forget Hīnayāna ! » (« N'oubliez jamais le Hīnayāna ») et repart aussi sec !

 

Les trois Véhicules vus comme des bouddhas poupées matriochka

 

Le rapport de dépendance profonde de chacun des Véhicules envers celui ou ceux qui l'ont précédé peut se voir comme un ensemble de trois bouddhas gigognes – à la façon des poupées matriochka –, ce que suggère l'illustration précédente.

Finalement, il importe pour le pratiquant de bien comprendre la nécessité que son cheminement reprenne la succession historique des trois Véhicules. Autrement dit, aborder la bienveillance aimante et la compassion (Mahāyāna) n'a aucun sens tant qu'une discipline approfondie n'aura pas permis de poser le corps-esprit dans la présence et apporté une vision claire (Hīnayāna). De même, il serait impossible – et même dangereux – d'aborder les pratiques du bouddhisme tantrique (Vajrayāna) sans le prérequis du travail de purification qui amène l'alliance de la compréhension de la vacuité et de la pratique de la compassion (Mahāyāna). Nous devons affiner notre pratique en refaisant au niveau individuel le chemin de sophistication que le bouddhisme a connu au fil des siècles.

Sources

  • Grand livre du bouddhisme, Alain Grosrey : chap.4, section 3, Floraison du dharma
  • Vajrayāna, Corrado Pensa (Encyclopædia Universalis)
  • Tantrisme, André Padoux (Encyclopædia Universalis)
  • Introduction au bouddhisme, Yves Dallavalle (École occidentale de méditation, 2016-2017)

Voir aussi


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