Bruno Latour

Portrait de Latour

Quelques ouvrages

Quelques extraits

• Artificialisation progressive de la Terre entière

Il se passe pour la Terre entière ce qui s’est passé, aux siècles précédents pour le paysage : son artificialisation progressive rend la notion de « nature » aussi obsolète que celle de « wilderness ».

page(s) 159
• La dénégation rend fou

La dénégation n'est pas une situation confortable. Dénier, c'est mentir froidement ; puis oublier qu'on a menti – tout en se souvenant malgré tout constamment de ce mensonge. Cela mine. On peut donc se demander ce qu'un tel nœud fait aux gens qui sont pris dans ses rets. Cela les rend fous.

page(s) 34
• Quelque chose qui se retrouverait derrière nous

Il semble que nous soyons devenus ceux qui auraient pu agir il y a trente ou quarante ans – et qui n’ont rien fait ou si peu. […]

Alors que nous nous préparons très mollement à nous intéresser au sort des « générations futures » (comme on disait naguère), tout aurait déjà été commis par les générations passées ! Quelque chose aurait eu lieu qui ne serait pas devant nous comme une menace à venir, mais qui se retrouverait derrière ceux qui sont déjà nés.

page(s) 17-18
• La nouvelle universalité de la condition humaine

Telle est la nouvelle manière dont nous pouvons ressentir l'universelle condition humaine, une universalité il est vrai tout à fait perverse (a wicked universality), mais la seule dont nous disposions, maintenant que la précédente, celle de la globalisation, semble s'éloigner de l'horizon. La nouvelle universalité, c'est de sentir que le sol est en train de céder.

Elle n'est pas suffisante pour s'entendre et prévenir les guerres futures pour l'appropriation de l'espace ? Probablement pas, mais c'est notre seule issue : découvrir en commun quel territoire est habitable et avec qui le partager.

L'autre branche de l'alternative, c'est de faire comme si de rien n'était et de prolonger, en se protégeant derrière une muraille, le rêve éveillé de l'American way of life dont on sait que bientôt neuf ou dix milliards d'humains ne profiteront pas…

page(s) 19
• Blessure narcissique : nous sommes emprisonnés dans notre minuscule atmosphère

[Il nous faut] encaisser cette autre « blessure narcissique », autrement plus douloureuse que celles que Freud avait imaginées. Ce qui n’a plus aucun sens, c’est de se transporter en rêve, sans obstacle et sans attachement, dans la grande étendue de l’espace. Cette fois-ci, nous autres humains ne sommes pas choqués d’apprendre que la Terre n’occupe plus le centre et qu’elle tourbillonne sans but autour du Soleil ; non, si nous sommes si profondément choqués, c’est au contraire parce que nous nous retrouvons au centre de son petit univers, et parce que nous sommes emprisonnés dans sa minuscule atmosphère locale.

page(s) 107-108
• Nouveau Régime Climatique

Nouveau Régime Climatique. Je résume par ce terme la situation présente quand le cadre physique que les Modernes avaient considéré comme assuré, le sol sur lequel leur histoire s’était toujours déroulée est devenu instable. Comme si le décor était monté sur scène pour partager l’intrigue avec les acteurs. À partir de ce moment, tout change dans les manières de raconter des histoires, au point de faire entrer en politique tout ce qui appartenait naguère encore à la nature – figure qui, par contrecoup, devient une énigme chaque jour plus indéchiffrable.

page(s) 11
• Pourquoi l’écologie rend fou

[L]’invocation du « monde naturel » ne permet pas plus de faire la paix que l’invocation du « droit naturel ».

Si l’écologie rend fou, c’est qu’elle oblige à plonger la tête la première dans cette confusion créée par l’invocation d’un  « monde naturel » dont on dit à la fois qu’il est entièrement et qu’il n’est aucunement doté de dimension normative. « Aucunement », puisqu’il ne fait que décrire un ordre ; « entièrement », puisqu’il n’y a pas d’ordre plus souverain que d’y obéir.

page(s) 47
• Pas de centre stable

Pour revenir au premier sens du mot « révolution », tout se passe comme s’il n’y avait pas de centre stable autour duquel la Terre puisse tourner.

page(s) 167
• Des esperados

En reste-t-il quelques-uns capables d’échapper à ces symptômes ? Oui, mais ne croyez pas qu’ils soient sains d’esprit pour autant ! Ce sont probablement quelques artistes, ermites, jardiniers, explorateurs, activistes ou naturalistes, qui cherchent dans un isolement presque total, d’autres moyens de résister à l’angoisse : des esperados comme dit drôlement Romain Gary [dans Les racines du ciel].

page(s) 22
• Migrants de l'intérieur, privés de terre

Aux migrants venus de l'extérieur qui doivent traverser des frontières au prix d'immenses tragédies pour quitter leur pays, il faut dorénavant ajouter des migrants de l'intérieur qui subissent, en restant sur place, le drame de se voir quittés par leur pays. Ce qui rend la crise migratoire si difficile à penser, c'est qu'elle est le symptôme, à des degrés plus ou moins déchirants, d'une épreuve commune à tous : l'épreuve de se retrouver privés de terre. C'est cette épreuve qui explique la relative indifférence à l'urgence de la situation, et pourquoi nous sommes climato-quiétistes quand nous espérons, sans rien faire, que « tout va bien finir par s'arranger… »

page(s) 15
• Fusion des forces géohistoriques

[A]ujourd’hui, le ton n’est plus triomphal, […] il ne s’agit plus du tout de « maîtriser » la nature, mais de rechercher dans les ruines sédimentaires la trace d’un devenir-pierre des humains de naguère. Comme dans une nouvelle dialectique du maître et de l’esclave, les traits de l’un comme de l’autre ont fini par se confondre. Anthropomorphisme des zones critiques, pétromorphisme des humains. En tout cas, fusion des forces géohistoriques dans ce qui ressemble pour de bon à un chaudron de sorcière.

page(s) 153
• La civilisation humaine tourne à dix-sept térawatts

À force de croître en énergie, la civilisation humaine « tourne », si l’on peut dire, à dix-sept térawatts et cela vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui finit par la rendre comparable à la dépense d’énergie des volcans et des tsunamis – certes plus violents mais sur de brèves périodes de temps. Certains calculs finissent même par rapprocher la puissance de transformation humaine de la tectonique des plaques.

page(s) 152
• Altération du rapport au monde

Puisque la folie se diagnostique comme une altération du rapport au monde, est-il possible de dégager ce terme de « monde » de son association, il est vrai presque automatique, avec celui de « monde naturel » ?

page(s) 49
• Soyons encore plus résolument modernes !

La modernisation nous a menés dans une impasse ? Soyons encore plus résolument modernes !

page(s) 21
• L’altérité du monde à laquelle nous devons nous ouvrir

L’écologie […] n’est pas l’irruption de la nature dans l’espace public, mais la fin de la « nature » comme concept permettant de résumer nos rapports au monde et de les pacifier. […] Le concept de « nature » apparaît maintenant comme une version tronquée, simplifiée, exagérément moralisante, excessivement polémique, prématurément politique de l’altérité du monde à laquelle nous devons nous ouvrir pour ne pas devenir collectivement fous – disons, aliénés. Pour le dire d’une formule trop rapide : aux Occidentaux et à ceux qui les ont imités, la « nature » a rendu le monde inhabitable.

page(s) 50-51
• Le global, un tissu de globalivernes

Contrairement à la formule « penser globalement, agir localement » personne n’a jamais pu penser globalement la Nature – et encore moins Gaïa. Le global, quand ce n’est pas l’analyse attentive d’un modèle réduit, ce n’est jamais qu’un tissu de globalivernes.

page(s) 172
• Monde moderne, un oxymore ?

Comme si l'expression monde moderne était devenue un oxymore. Ou bien il est moderne, mais il n'a pas de monde sous ses pieds. Ou bien c'est un vrai monde, mais il ne sera pas modernisable. Fin d'un certain arc historique.

page(s) 46
• Comprendre en quoi la Terre est active, mais sans lui ajouter une âme

[L]e problème de Lovelock est nouveau : comment parler de la Terre sans la prendre pour un tout déjà composé, sans lui ajouter une cohérence qu’elle n’a pas et, pourtant, sans la désanimer en faisant des organismes qui maintiennent en vie la fine pellicule des zones critiques de simples passagers inertes et passifs d’un système physico-chimique ? Son problème est bien de comprendre en quoi la Terre est active, mais sans lui ajouter une âme ; et comprendre aussi ce qui en est la conséquence immédiate : en quoi peut-on dire qu’elle rétro-agit aux actions collectives des humains ?

page(s) 116
• Illusion de l’harmonie avec la nature

[N]’espérons pas vivre enfin « en harmonie avec la nature ». Il n’y a pas d’harmonie dans cette cascade contingente d’événements imprévus et il n’y a pas de « nature » non plus.

page(s) 142
• Le monde déborde toujours la nature

[L]a science ne procède pas par la simple expansion d’une « vision scientifique du monde » déjà existante, mais par la révision de la liste des objets qui peuplent le monde, ce qui est normalement appelé par les philosophes, avec raison, une métaphysique et, par les anthropologues, une cosmologie. […]

Le monde déborde toujours la nature, ou, plus exactement, monde et nature sont des repères temporels : la nature est ce qui est établi ; le monde, ce qui vient. C’est pourquoi le mot « métaphysique » ne devrait pas être si choquant pour les scientifiques en activité mais seulement pour ceux qui croient que la tâche de peupler le monde est déjà achevée. La métaphysique est la réserve, toujours à regarnir, de la physique.

page(s) 121-122