Bruno Latour

Portrait de Latour

Quelques ouvrages

Quelques extraits

• Monde moderne, un oxymore ?

Comme si l'expression monde moderne était devenue un oxymore. Ou bien il est moderne, mais il n'a pas de monde sous ses pieds. Ou bien c'est un vrai monde, mais il ne sera pas modernisable. Fin d'un certain arc historique.

page(s) 46
• Comprendre en quoi la Terre est active, mais sans lui ajouter une âme

[L]e problème de Lovelock est nouveau : comment parler de la Terre sans la prendre pour un tout déjà composé, sans lui ajouter une cohérence qu’elle n’a pas et, pourtant, sans la désanimer en faisant des organismes qui maintiennent en vie la fine pellicule des zones critiques de simples passagers inertes et passifs d’un système physico-chimique ? Son problème est bien de comprendre en quoi la Terre est active, mais sans lui ajouter une âme ; et comprendre aussi ce qui en est la conséquence immédiate : en quoi peut-on dire qu’elle rétro-agit aux actions collectives des humains ?

page(s) 116
• Si seulement ce n’était qu’une crise !

Hélas, parler de « crise » serait encore une façon de se rassurer en se disant qu’« elle va passer » ; que la crise « sera bientôt derrière nous ». Si seulement ce n’était qu’une crise !

page(s) 16
• L’ennemi de l’action est l’espoir

C’est parce que le caractère évident de la menace ne nous fera pas changer, qu’il faut se préparer à refaire de la politique. S’il n’y a rien d’agréable, d’harmonieux ou d’apaisant à aborder les problèmes écologiques […], c’est parce que la géohistoire ne doit pas être conçue comme la grande irruption de la Nature finalement capable de pacifier tous nos conflits, mais comme un état de guerre généralisé. Aussi épouvantable que fut l’histoire, la géohistoire sera probablement pire puisque ce qui, jusqu’à maintenant, était resté tranquillement à l’arrière-plan – le paysage qui avait servi de cadre à tous les conflits humains – vient de rejoindre le combat.

Clive Hamilton affirme que l’ennemi de l’action est l’espoir, cet espoir inaltérable que tout ira mieux et que le pire n’est pas toujours certain.

page(s) 98
• La dénégation rend fou

La dénégation n'est pas une situation confortable. Dénier, c'est mentir froidement ; puis oublier qu'on a menti – tout en se souvenant malgré tout constamment de ce mensonge. Cela mine. On peut donc se demander ce qu'un tel nœud fait aux gens qui sont pris dans ses rets. Cela les rend fous.

page(s) 34
• Fusion des forces géohistoriques

[A]ujourd’hui, le ton n’est plus triomphal, […] il ne s’agit plus du tout de « maîtriser » la nature, mais de rechercher dans les ruines sédimentaires la trace d’un devenir-pierre des humains de naguère. Comme dans une nouvelle dialectique du maître et de l’esclave, les traits de l’un comme de l’autre ont fini par se confondre. Anthropomorphisme des zones critiques, pétromorphisme des humains. En tout cas, fusion des forces géohistoriques dans ce qui ressemble pour de bon à un chaudron de sorcière.

page(s) 153
• Pourquoi l’écologie rend fou

[L]’invocation du « monde naturel » ne permet pas plus de faire la paix que l’invocation du « droit naturel ».

Si l’écologie rend fou, c’est qu’elle oblige à plonger la tête la première dans cette confusion créée par l’invocation d’un  « monde naturel » dont on dit à la fois qu’il est entièrement et qu’il n’est aucunement doté de dimension normative. « Aucunement », puisqu’il ne fait que décrire un ordre ; « entièrement », puisqu’il n’y a pas d’ordre plus souverain que d’y obéir.

page(s) 47
• Aller au fond de notre situation de déréliction

Aucun doute, l’écologie rend fou ; c’est de là qu’il faut partir. Non pas dans l’idée de se soigner ; juste pour apprendre à survivre sans se laisser emporter par le déni, par l’hubris, par la dépression, par l’espoir d’une solution raisonnable, ou par la fuite au désert. On ne se guérit pas de l’appartenance au monde. Mais, à force de soins, on peut se guérir de croire qu’on n’y appartient pas ; que ce n’est pas la question essentielle ; que ce qui arrive au monde ne nous regarde pas. […]

Au lieu de parler d’espoir, il faudrait explorer une façon assez subtile de désespérer ; ce qui ne veut pas dire « se désespérer », mais ne pas se confier au seul espoir comme engrenage sur le temps qui passe.[…]

Il n’y a pas d’autre solution pour se soigner sans espérer guérir : il faut aller au fond de la situation de déréliction dans laquelle nous nous trouvons tous, quelles que soient les nuances que prennent nos angoisses.

page(s) 22-23
• Artificialisation progressive de la Terre entière

Il se passe pour la Terre entière ce qui s’est passé, aux siècles précédents pour le paysage : son artificialisation progressive rend la notion de « nature » aussi obsolète que celle de « wilderness ».

page(s) 159
• Soyons encore plus résolument modernes !

La modernisation nous a menés dans une impasse ? Soyons encore plus résolument modernes !

page(s) 21
• Ce qui est juste là, c’est au fond toujours aussi ce qui est juste

Quand il s’agit de la « nature », ce qui est de fait est forcément aussi de droit. En feignant d’opposer les deux, on se retrouve avec deux formes de devoir être, deux morales au lieu d’une. Ce qui est juste là, c’est au fond toujours aussi ce qui est juste. Ou, pour le dire encore d’une autre façon, ordonner (sous-entendu le monde), c’est ordonner (au sens de donner des ordres).

page(s) 48
• Nouveau Régime Climatique

Nouveau Régime Climatique. Je résume par ce terme la situation présente quand le cadre physique que les Modernes avaient considéré comme assuré, le sol sur lequel leur histoire s’était toujours déroulée est devenu instable. Comme si le décor était monté sur scène pour partager l’intrigue avec les acteurs. À partir de ce moment, tout change dans les manières de raconter des histoires, au point de faire entrer en politique tout ce qui appartenait naguère encore à la nature – figure qui, par contrecoup, devient une énigme chaque jour plus indéchiffrable.

page(s) 11
• Le monde déborde toujours la nature

[L]a science ne procède pas par la simple expansion d’une « vision scientifique du monde » déjà existante, mais par la révision de la liste des objets qui peuplent le monde, ce qui est normalement appelé par les philosophes, avec raison, une métaphysique et, par les anthropologues, une cosmologie. […]

Le monde déborde toujours la nature, ou, plus exactement, monde et nature sont des repères temporels : la nature est ce qui est établi ; le monde, ce qui vient. C’est pourquoi le mot « métaphysique » ne devrait pas être si choquant pour les scientifiques en activité mais seulement pour ceux qui croient que la tâche de peupler le monde est déjà achevée. La métaphysique est la réserve, toujours à regarnir, de la physique.

page(s) 121-122
• Le Terrestre comme nouvel acteur politique

Vers quoi on se dirige : le Terrestre comme nouvel acteur politique.

L'événement massif qu'il s'agit d'encaisser concerne en effet la puissance d'agir de ce Terrestre qui n'est plus le décor, l'arrière-scène, de l'action des humains.

page(s) 56
• S'attacher à un sol et se mondialiser

Le droit le plus élémentaire, c'est de se sentir rassuré et protégé, surtout au moment où les anciennes protections sont en train de disparaître. […] Pour rassurer, il faudrait être capable de réussir deux mouvements complémentaires que l'épreuve de la modernisation avait rendus contradictoires : s'attacher à un sol d'une part ; se mondialiser de l'autre. Jusqu'ici, il est vrai, une telle opération était tenue pour impossible : entre les deux, dit-on, il fallait choisir. C'est à cette apparente contradiction que l'histoire présente est peut-être en train de mettre fin.

 

page(s) 21-22
• L’altérité du monde à laquelle nous devons nous ouvrir

L’écologie […] n’est pas l’irruption de la nature dans l’espace public, mais la fin de la « nature » comme concept permettant de résumer nos rapports au monde et de les pacifier. […] Le concept de « nature » apparaît maintenant comme une version tronquée, simplifiée, exagérément moralisante, excessivement polémique, prématurément politique de l’altérité du monde à laquelle nous devons nous ouvrir pour ne pas devenir collectivement fous – disons, aliénés. Pour le dire d’une formule trop rapide : aux Occidentaux et à ceux qui les ont imités, la « nature » a rendu le monde inhabitable.

page(s) 50-51
• Altération du rapport au monde

Puisque la folie se diagnostique comme une altération du rapport au monde, est-il possible de dégager ce terme de « monde » de son association, il est vrai presque automatique, avec celui de « monde naturel » ?

page(s) 49
• Des esperados

En reste-t-il quelques-uns capables d’échapper à ces symptômes ? Oui, mais ne croyez pas qu’ils soient sains d’esprit pour autant ! Ce sont probablement quelques artistes, ermites, jardiniers, explorateurs, activistes ou naturalistes, qui cherchent dans un isolement presque total, d’autres moyens de résister à l’angoisse : des esperados comme dit drôlement Romain Gary [dans Les racines du ciel].

page(s) 22
• Migrants de l'intérieur, privés de terre

Aux migrants venus de l'extérieur qui doivent traverser des frontières au prix d'immenses tragédies pour quitter leur pays, il faut dorénavant ajouter des migrants de l'intérieur qui subissent, en restant sur place, le drame de se voir quittés par leur pays. Ce qui rend la crise migratoire si difficile à penser, c'est qu'elle est le symptôme, à des degrés plus ou moins déchirants, d'une épreuve commune à tous : l'épreuve de se retrouver privés de terre. C'est cette épreuve qui explique la relative indifférence à l'urgence de la situation, et pourquoi nous sommes climato-quiétistes quand nous espérons, sans rien faire, que « tout va bien finir par s'arranger… »

page(s) 15
• Quelque chose qui se retrouverait derrière nous

Il semble que nous soyons devenus ceux qui auraient pu agir il y a trente ou quarante ans – et qui n’ont rien fait ou si peu. […]

Alors que nous nous préparons très mollement à nous intéresser au sort des « générations futures » (comme on disait naguère), tout aurait déjà été commis par les générations passées ! Quelque chose aurait eu lieu qui ne serait pas devant nous comme une menace à venir, mais qui se retrouverait derrière ceux qui sont déjà nés.

page(s) 17-18