Plus une question de voir que de savoir

Le terme avidyā est souvent traduit par « ignorance » qui à mon sens nous met sur la fausse piste de n'être pas instruit, de ne pas disposer d'un savoir. Or le savant est tout autant exposé à avidyā que l'ignorant. Et son savoir ne le protège nullement de l'inconscience.

Il s'agit donc plutôt ici des stratagèmes pour nous maintenir dans l'aveuglement, dans un brouillard d'inconscience. Si les trois poisons de l'esprit étaient trois singes, assurément celui représentant avidyā aurait les mains sur les yeux pour ne pas voir.

 

Premier poison de l'esprit : les mains sur les yeux

 

Nombreuses sont les modalités selon lesquelles nous pratiquons la politique de l'autruche et ignorons la réalité : indifférence, je-m'en-foutisme, méconnaissance, oubli, déni, faire comme si de rien n'était, points aveugles.

Divertissement

Pour éviter de devoir affronter la réalité telle qu'elle est, nous fuyons dans toutes sortes de divertissements (faire diversion), livrés à des fantasmes et des rêves, en proie à l'illusion. Avidyā est bel et bien le premier poison de l'esprit : méditons pour « cesser de rêver les yeux ouverts » (titre d'un séminaire de Fabrice Midal).

Confusion

Avidyā peut aussi se présenter sous les formes de la confusion, de l'hébétude, de la stupeur, voire de la stupidité.

 

Premier poison : l'inconscience

 

Laisser dans l'ombre

Avidyā premier poison, super-poison, puisqu'il nous permet de ne pas voir à l'œuvre les autres poisons de l'esprit. Sur le chemin de l'individuation tel que l'a décrit Carl-Gustav Jung, le premier des archétypes que l'homme rencontre est l'ombre, c'est-à-dire tous les aspects de lui-même qu'il préfère ne pas voir. Nul doute que cette ombre soit le fruit d'avidyā.

La mécanicité

Le brouillard d'inconscience dans lequel nous piège avidyā se nourrit de tout ce qui en nous fonctionne en « pilotage automatique » ; ce qu'Arnaud Desjardins, dans la lignée de Swami Prajñānpad, appelle notre « mécanicité ». C'est donc bien par une discipline d'attention, cœur de la méditation, que nous chasserons avidyā de nos vies.

L'humanité mise en péril par l'aveuglement ?

Je rédige ce billet à la fin de l'été 2018. Au début de l'année, une étude a montré que depuis que la météorologie produit des relevés (1880), l'année 2015 a battu le record des températures, record de nouveau battu en 2016, et encore en 2017.

En 2018, il ne vous aura pas échappé que la canicule a fait rage (troisième mois de juillet le plus chaud depuis 1880).

À l'étang de Thau, près de Sète, la totalité de la population des moules des parcs de conchyliculture a été décimée par la température exceptionnelle de l'eau.

En Europe du nord, les prairies sont grillées et les paysans nourrissent leurs troupeaux avec le fourrage prévu pour l'hiver.

Suite à la sécheresse, la Suède a connu des incendies jamais vus sous ces latitudes et, inéquipé pour cela, le pays a dû faire appel à des pompiers venus de toute l'Europe.

Pour les mêmes raisons, la Californie a été ravagée par les incendies les plus terribles de son histoire, mobilisant 30 000 pompiers.

Enfin, si l'Inde est habituée des moussons, elles ont donné lieu cet été au Kerala aux inondations les plus violentes depuis un siècle (jusqu'à 2,5 m d'eau au lieu des 30 cm habituels). Et ce ne sont que quelques exemples parmi d'autres…

Pendant ce temps, pour leurs vacances, la plupart des gens des pays dits civilisés transhumaient en masse par voitures et par avions ! L'homme va-t-il enfin cesser de se voiler la face ? Ou bien va-t-il égoïstement continuer à aller en aveugle plus avant dans l'effondrement en cours ? Et dans son inconscience, entraîner avec lui vers l'extinction des milliers de milliers d'autres espèces ?

Et tout ceci n'est rien comparé à ce que risquent de connaître vos enfants et vos petits-enfants. De grâce, pour eux, renoncez à vos modes de vie mortifères. Sortons de notre sidération (encore un autre nom pour avidyā), agissons, tous ensemble.