Le sentier est étroit : il y a de nombreuses façons de mal s'y engager ou de se fourvoyer en chemin dans des impasses, donc de s'égarer.

« Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé… » n'aurait rien de fortuit, puisque tout part d'observations. Parfois d'auto-observations : certains de ces égarements ont été les miens.

La liste ne prétend pas à l'exhaustivité : d'une part parce que mon expérience est limitée ; d'autre part parce qu'il ne fait aucun doute qu'il reste chez moi des points aveugles.

Deux livres passionnants et drôles – on y rigole pas mal, mais parfois à ses propres dépens : susceptibles s'abstenir – qui traitent en profondeur des égarements, leurs auteurs ayant une expérience nettement plus significative que la mienne pour avoir accompagné des centaines – si ce n'est des milliers – de personnes dans des retraites spirituelles :

 

C'est un malentendu très courant : méditer impliquerait de n'avoir pas de pensées. Mais c'est malheureusement aussi vain que de vouloir que le ciel soit d'azur tout le temps ! Méditer ne consiste pas à faire le vide. Pas plus des pensées que des sensations ou des émotions qui sont toutes constitutives de notre être.

La juste attitude, c'est plutôt de ne pas alimenter les pensées. Une pensée surgit. Soit, laissons la passer. Mais sans rien associer à partir d'elle, sans pensées de second ordre, celles qui s'accrochent sur la pensée initiale. Et en particulier, sans accrocher aucune identification à cette pensée.

Exemple : quelque temps après une rencontre exceptionnelle avec un chevreuil, m'est venue l'association d'idée avec Saint-François d'Assise. Il n'y a aucun problème à ce que l'idée de sainteté traverse mon esprit. D'une certaine manière, dans le bouddhisme la « sainteté » est l'essence de bouddha qui repose en chacun. Le moment d'accord avec ce jeune animal sauvage était l'occasion d'en faire l'expérience. Juste une intermittence de « sainteté » dans la névrose plus ordinaire.

Mais là où la vigilance doit s'exercer, c'est à ne pas s'identifier avec cette pensée qui, quand elle ne fait que passer, est inoffensive. Commencer à se croire un saint, cajoler cette pensée, s'y vautrer, c'est simplement laisser l'ego s'emparer et dévorer ce qu'il y avait d'authentique dans l'expérience de départ. Autant dire avoir fait un pas en enfer. Sur le seuil d'être embarqué par la pensée de sainteté, un bon éclat de rire fait parfaitement l'affaire : retour au corps et à la présence nue.

Conseil : en méditation, ne gardez pas les yeux grands ouverts, ce qui favorise les pensées ; et ne le gardez pas complètement fermés, ce qui favorise la rêverie.

Certaines personnes, après plus de dix années de psychanalyse, n'ont toujours pas pu y trouver l'opportunité de déclencher leur métamorphose. D'autres, en beaucoup moins de temps, réussissent à rencontrer les monstres tapis dans leurs abysses inconscients et soutenant cette épreuve, renaissent à l'être véritable.

En méditation pas plus qu'en psychanalyse l'ancienneté ne peut d'elle-même être un avantage. Pire, c'est une difficulté supplémentaire, tant il est crucial de retrouver toujours l'esprit du débutant. Au moins le débutant ne court-il pas le risque de se raconter faire partie du club des éveillés. Mais si par malheur c'était le cas, bon courage !

Certains par naissance, fortune et/ou profession ont l'habitude d'exercer l'autorité. C'est parfois un besoin inconscient, voire une addiction. Cela peut constituer une motivation malsaine pour administrer un groupe spirituel. Pire, pour enseigner.

En matière de spiritualité, il ne s'agit plus d'exercer une autorité, mais de faire autorité. Et la seule autorité qui vaille est avant tout celle de la qualité de présence et d'ouverture. Une autorité qui n'ait pas à s'imposer, un non-agir : une personne silencieuse, si pleinement posée dans le rien qu'un silence se propage à tous. Ce qui nous inspire le respect chez le maître authentique, c'est l'incarnation du lien avec l'essence, un indicible qui rayonne.

Nous venons souvent à la méditation avec l’idée d’en tirer quelque chose : ne plus stresser, ne plus connaître l’angoisse, « être zen », atteindre le nirvāna, etc. Nous nous fixons des objectifs. Aborder de nous-mêmes notre être intime dans les termes de ce management que nous subissons dans le contexte professionnel et qui produit tant de souffrance, quel drame et quelle absurdité !

Le paradoxe de la méditation, c’est qu’en se gardant de chercher à obtenir quoi que ce soit, en se maintenant dans une attitude d’observation non réactive, en restant un avec ce qui est – que ce soit agréable, désagréable ou neutre –, alors quelque chose se donne à nous : un espace s’ouvre pour être et respirer en humanité.

Dans le zen japonais, on trouve la notion-clef de mushotoku, s'asseoir sans esprit de profit. Bien sûr que la méditation porte des fruits, mais le seul fait de vouloir ces fruits suffit à empêcher toute fructification ! Aussi doit-on s'asseoir pour rien d'autre que s'asseoir. Et c'est ce qui libère.

Rien de ce qui est précieux dans une vie humaine n'est motivé par l'utilité, mais au contraire vécu de façon entièrement désintéressée. Vibrer au concert, c’est pour rien. S'émerveiller de la fraîcheur enfantine, c’est pour rien. Être touché à cœur un lisant un livre, c’est pour rien. Contempler une fleur, un animal sauvage ou un ciel sublime, c’est pour rien. Rester en extase devant une toile de maître, c’est pour rien. Aimer quelqu'un, c’est pour rien. La méditation est de cet ordre : pure gratuité, acte d’amour.

L'expression « développement personnel » ne cache pas son jeu puisqu'elle dit quasi littéralement qu'il va s'agir de renforcer l'ego. Et l'idée de développement trahit bien l'idéologie libérale qui diffuse sournoisement jusque dans l'intime, comme si notre être propre relevait de l'évaluation, appelant une optimisation pour plus d'efficacité. « Ma petite entreprise… »

Dans la perspective du développement personnel, je suis centré sur moi-même. La méditation vise plutôt à nous décentrer de cette préoccupation aliénante. À la fois nous nous recentrons sur le corps, focalisé sur le souffle, attentif aux sensations. Mais dans le même temps nous nous ouvrons sur plus vaste que nous, l'espace du non-ego. S'il y a bien quelque chose qu'une méditation authentique développe, c'est l'impersonnel !

Certaines propositions ont la propriété très déconcertante que le seul fait de les énoncer dit l'exact contraire de leur énoncé. Exemple : « Je suis muet ».

Autre exemple dans le domaine de la spiritualité : « Je suis éveillé ». La plus comique, à mon sens, de ces phrases finalement tragiques : « Moi, je me suis libéré de l'ego par moi-même »…

Par le discours, on pourra au mieux tourner autour, au pire se fourvoyer complètement. Allez, on refait silence ensemble un moment ?

C'est plus fort que moi, l'expression « expansion de conscience » s'associe automatiquement dans mon esprit à l'image de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. De l'expansion de conscience à la dilatation de l'ego, il n'y a qu'un pas facile mais dangereux à faire.

Pourtant, je crois bien voir de quoi il est question. Une soirée d'été, j'étais parti balader par la piste rocailleuse qui devant la maison remonte le vallon entre les prairies. Un peu plus haut, l'envie m'était venue de m'asseoir dans le talus. Exceptionnellement, je méditai les yeux fermés. Soudain, un son nouveau, intermittent, étrange : des pierres roulant dans le chemin. Je finis par ouvrir les yeux sur un couple de chevreuils baguenaudant tranquillement à mes pieds. Plus tard, ils se glissent sous la clôture et passent brouter dans le pré d'en face. L'innocence m'inonde de joie. Et à l'instant, je ne suis plus relié seulement aux deux chevreuils en majesté, mais à chacun des insectes qui criquètent dans la prairie, aux oiseaux dont les chants arrivent de toute part, à chaque branche d'arbre qui se balance, à la moindre feuille qui oscille dans la brise, à tous les êtres invisibles dont la forêt plus haut regorge, aux nuages qui s'effilochent doucement dans le ciel. À l'espace même. Un rien relié à tout, dans toutes les directions, simultanément.

De telles expériences ne sont qu'une grâce parfois accordée (et jamais à qui les recherche). Je ne les considère pas comme le signe de quoi que ce soit. Et qu'il n'y en ait plus n'est le signe de rien, surtout pas que j'aurai régressé dans la pratique. C'est juste ainsi.

Les gens abordent parfois la méditation avec ce projet fou de ne plus être dérangé par rien : s'asseoir et faire le vide. Or, la première déception, c’est qu’en nous asseyant, ce n’est pas le silence intérieur que nous trouvons, mais plutôt un incroyable vacarme de sensations, d’émotions, d’images, de sentiments et de pensées !

Si méditer signifiait être vide de tout cela, nous serions comme des êtres lobotomisés ayant perdu toute humanité, ce qui n’est évidemment pas souhaitable.

Imaginons le Dalaï Lama le jour où l’on est venu lui apprendre le décès de sa mère. Pensez-vous qu’il soit resté de marbre ? Bien sûr que non : sa haute pratique n’a nullement empêché qu’il soit envahi par une profonde tristesse. Par contre, cette haute pratique lui aura permis de rester d’instant en instant conscient de tout ce qui l’a traversé durant cette épreuve. La tristesse, bien que présente et intense, ne se sera juste jamais posée en maîtresse du logis.

Il en va de même pour tout ce qui traverse le corps et l’esprit du méditant confirmé : sensations, émotions, images, sentiments et pensées sont observés comme des nuages passant dans le ciel, qui ne font que passer. Parfois le ciel est vide : c’est parfait. Mais souvent des nuages passent. C’est également parfait, tant que nous ne nous opposons pas à leur passage, ni ne cherchons à les retenir.

Le temps passé à se dire « Je suis heureux », c'est du temps passé à se raconter des histoires, donc autant qui n'aura pas été vécu dans une authentique présence.

Nous ne sommes pas complètement idiots : si nous sommes dans ce groupe à écouter l'enseignement de ce maître, c'est qu'il y a chez lui quelque chose d'authentique qui nous touche à cœur. Tout aussi authentique notre recherche de vérité, la soif d'une parole qui ne soit plus falsifiée, mais allant à la source, nous désaltère.

Celui-là nous parle vraiment, plus que d'autres que nous avons aussi lus ou écoutés de-ci de-là. Et plus nous approfondissons son enseignement, plus il nous inspire.

Jusque-là, tout va bien. Mais le risque qui nous guette, c'est de commencer à idolâtrer le maître. Sans nous en rendre compte, nous allons projeter sur lui un idéal d'accomplissement auquel nous allons nous identifier, manière de nous dispenser à bon compte de faire nous-même le chemin, la nécessaire traversée de notre obscur pour renaître à la lumière.

Le radical adage zen « Si tu rencontres le bouddha, tue-le » vise à nous protéger de cet écueil : c'est en effet notre responsabilité que de mettre au jour le bouddha doré qui se trouve dissimulé en nous sous le terreux.

Avec le maître comme dans toute relation, ce n'est qu'une fois que nous avons vu, donc lâché les attentes infantiles, qu'il y a place pour un amour sain.

Tel pratiquant, hors périodes de pratiques formelles, colonise tout l'espace de socialité avec son monologue auto-centré. Auto-confirmation, auto-justification, auto-satisfaction : « Mon parcours : quarante ans que je pratique ! » Tel autre, se rasant devant sa glace le matin, s'auto-congratule : « C'est bien, je suis en pleine conscience. » Bref, ce que Fabrice Midal désigne d'un néologisme parlant : intoxiqués au moi-moi-même-et-encore-moi.

Ce qui manque à ces deux pratiquants, c'est juste la méditation. En méditation, non seulement on ne se regarde pas dans un miroir, mais on ne se regarde même pas pratiquer – si l'on se regarde méditer, on ne médite simplement plus ! –, on s'abandonne en toute confiance au rien. Bien sûr, n'étant pas des bouddhas, cela ne dure qu'un temps. L'ego déteste le rien. Il a mille ruses pour revenir aux manettes.

Mais en persévérant dans la pratique d'observation non réactive, on développe une finesse d'observation qui permet de voir le mécanisme de cristallisation de l'ego, quelle forme il prend chez moi, là maintenant (pas de généralisation hâtive abusive). La pratique est très déceptive au début, mais en endurant avec bienveillance ces observations répétées – juste observer, il n'y a rien d'autre à faire –, les mois et les années passant force est de constater que la méditation nous travaille.

Un fidèle du maître, interviewé : en deux phrases censées expliquer sa façon d'essayer « de ne pas être dans la logique du je », il emploie justement ce pronom personnel plus de dix fois ! Un pratiquant (enfin, quelqu'un qui s'imagine pratiquer) : « Moi, la méditation, je l'avoue, je ne prends pas mon pied. »

Méditer consiste justement à développer une finesse d'observation qui permette de voir l'ego soudain précipiter au beau milieu de la limpidité de la présence nue. Cet ego qui passe l'essentiel de son temps à discriminer en « J'aime », « J'aime pas » et « Je m'en fous » (les Trois poisons de l'esprit).

Juste remarquer que la préméditation tue toute méditation, puisqu'elle empêche toute présence à la réalité telle qu'elle est.

Méditer, c'est accueillir tout ce qui se présente à nous ici et maintenant. Méditer, c'est accepter de se voir retirer le tapis de dessous les pieds et faire l'épreuve du vide. Préméditer, c'est le refuser et manière de s'agripper aux rideaux.

Dans la perspective simpliste du New Age, il règne une confusion entre l'âme (psyche) et l'esprit (pneuma). C'est un point sur lequel insistait beaucoup Jean-Pierre Schnetzler.

Méditer ne dispense pas de faire un travail de psychothérapie. Les éléments douloureux de l'histoire personnelle et/ou du roman familial qui auront été désenfouis de l'inconscient, puis élaborés avec le psychothérapeute/psychanalyste, reviendront nécessairement hanter les méditations. Ils seront alors retravaillés sur un autre plan : observés avec équanimité, nourris de bienveillance aimante et de compassion, ils pourront être transformés.

Si les deux approches sont complémentaires, la différence essentielle est qu'en méditation on ne recherche aucunement les causes du mal-être. On ne se pose pas du tout la question « Pourquoi souffrai-je ? ». Il s'agit plutôt d'observer à l'œuvre les mécanismes qui me font déserter la présence nue, fondamentalement saine et bonne, pour des territoires – ceux du mental – où du mal-être est généré. La question pertinente est donc « Comment souffrai-je ? ».

Autrement dit, il ne s'agit nullement d'analyser, mais d'observer, quasi scientifiquement. Si la méditation rencontre un tel engouement dans nos sociétés sécularisées, c'est en partie parce qu'elle est une science expérimentale de l'esprit, que beaucoup peuvent pratiquer.

Francisco Varela disait que nous aurions tort de nous priver d'une compréhension de l'esprit humain riche de 2 500 ans d'expérience. La psychologie bouddhique se départit fondamentalement de la psychologie occidentale en ce que cette dernière n'est souvent qu'une psychologie du moi (psyche), tandis que la première aborde par essence aux rivages du non-moi (pneuma).

Certaines personnalités se complaisent dans le caractère éprouvant d'une retraite intensive de méditation (dix heures par jour pendant dix jours pour une retraite Vipassanā, silence quasi-permanent) ou dans ce que le zen japonais peut présenter d'austère. Mais l'idée que l'on devrait « en chier », c'est un attachement ; certes négatif, mais encore un attachement égotique. Qui donc comme tel doit être regardé, puis lâché.

 

Le bouddha squelettique après six années de mortifications

 

Faire l'épreuve et se faire du mal sont deux choses totalement différentes. Comment ouvrir son cœur sans commencer par être bienveillant vis-à-vis de soi-même ?