Jean-Yves Leloup

Portrait de Jean-Yves Leloup

Jean-Yves Leloup (né en 1950) est un prêtre, théologien orthodoxe, analyste, philosophe et anthropologue français. Il est fondateur de l'Institut pour la rencontre et l'étude des civilisations et du Collège international des thérapeutes.

Si l'essentiel de ses publications est consacré à la spiritualité chrétienne, sa réflexion embrasse néanmoins de nombreuses autres traditions spirituelles, y compris orientales.

La pratique spirituelle mystique orthodoxe dite de l'hésychasme, telle que Jean-Yves Leloup la décrit, est sans doute ce qui dans le monde chrétien contemporain se rapproche le plus de la méditation bouddhique, avec laquelle il fait de nombreuses passerelles.

Contribution dans

Quelques ouvrages

Quelques extraits

• Le bonheur inconditionnel

Le bonheur d'un homme libre ne dépend pas des circonstances, mais de ce qu'il fait des circonstances en y introduisant de la conscience et de l'amour.

page(s) 49
• La capacité de vision, de contemplation

[L]e mot grec que nous retrouvons dans l'étymologie de Thérapeutès, c'est Théos, il n'est pas traduit adéquatement par le Deus latin et donc par notre mot « Dieu ». Nous retrouvons cette étymologie dans un autre mot grec, important pour les thérapeutes : théoria, qu'on traduit mal par « théorie », qui aujourd'hui a un sens bien différent de l'époque de Philon. Comme pour Platon et les anciens Grecs, il signifie « vision » ou « contemplation ». Le Théos grec n'est pas seulement « lumière », mais « vision », contemplation de la lumière, conscience de l'Invisible. Prendre soin du Théos, dans un être, c'est lui rendre sa capacité de vision, de contemplation, c'est lui rendre « la conscience d'être, l'Être ».

page(s) 9
• Le fond immobile

Il apprit également que s'il y avait des vagues en surface, le fonde de l'océan demeurait tranquille. Les pensées vont et viennent, nous écument, mais le fond de l'être reste immobile.

page(s) 18
• Dans le souffle et la vigilance

La traduction littérale du grec en pneumati kai aletheia devrait préciser davantage : « c'est dans le souffle (en pneumati, de pneuma, le souffle, rouah en hébreu) et la vigilance (a-letheia, sorti de la lethè – du sommeil –, léthargie) qu'ils doivent prier ».

On pourrait encore traduire : « […] c'est avec un souffle vigilant, conscient, ou encore "éveillé", qu'il faut prier ».

Aletheia, que l'on traduit par vérité, peut plus exactement se traduire par « éveil ». Jésus n'a pas dit « j'ai » la vérité, mais « je suis » la vérité ; littéralement : je suis éveillé (ego eimi aletheia). Cela vous rappelle sans doute l'étymologie du mot bouddha (de bodhi : celui dont la bodhi, l'intelligence, a été éveillée – le Bouddha n'a jamais dit « j'ai l'éveil », mais « je suis éveillé »).

.

page(s) 23
• L’espace, la clarté, le rien

Mais qu'est-ce que voir Dieu ? […C]'est « ne rien voir », ce n'est pas « voir quelque chose » ou « quelqu'un », un être ou un étant  ; pour Philon et les anciens Thérapeutes, Dieu est « plus qu'être », meilleur que le Bien, au-delà de l'Un, au-delà de tout. Dieu est no-thing, « pas une chose », l'Être n'est pas « un être », c'est de l'espace, de la clarté, c'est ce qui demeure entre nous, entre tout, le Rien, no-thing, le « pas une chose », d'où naissent toutes les choses dont parle le livre de la Genèse, le Tétragramme, yod he vav he, le Nom innomable, imprononçable de l'expérience biblique.

page(s) 10
• Métanoïa & épistrophè

La métanoïa ou l'épistrophè sont deux façons de revenir de notre absence. Par le dépassement ou le silence du mental, qui « laisse être ce qui est là tel que cela est » (métanoïa), ou par l'attention, la louange, l'invocation, qui nous fait revenir de notre oubli ou de notre distraction à ce qui est là, présent (épistrophè).

L'art d'être présent, d'être la Présence réelle de ce qui est vivant, conscient, libre et aimant, Présence réelle du « Je suis » qui est la Vie, la Lumière, la Liberté et l'Amour ; c'est le grand Art, celui de la méditation ou plus exactement celui de la « vie contemplative »

page(s) 21
• Tout est là

Tout est là, le Réel est là, nous y sommes ; manque la perception que tout est là. C'est ainsi que le Réel nous apparaît comme voilé. Quelle est la nature du voile ? Sans doute une contraction, une tension de la perception ? La saisie objectivante d'un objet qui nous prive d'une saisie plus globale, mais nous prive surtout de la non-saisie…

page(s) 21
• Dans l'attention, l'intelligence et le cœur se rejoignent

Ce n'est pas par hasard si on appelait les anciens thérapeutes de « grands attentifs », les moines viendront les rejoindre dans ce « plaisant labeur » et c'est de leur attention qu'ils tireront leur connaissance et leur louange, l'attention étant ce moment unique où peuvent se rejoindre l'intelligence et le cœur. […]

L'attention est ici considérée comme un remède, c'est un retour au réel et si la conversion « est le retour de ce qui est contraire à la nature vers ce qui lui est propre » [Jean Damascène], l'attention est bien ce chemin de retour. Elle nous fait revenir de cet exil qui est l'oubli de l'Être, plus encore elle nous fait revenir de l'enfer qui est absence de Miséricorde.

page(s) 37
• Être entièrement là

Une vie qui n'a pas de centre, c'est une vie qui n'a pas de sens. La paix (hésychia, pour les Grecs, shalom pour les Juifs, shanti pour les Indiens), c'est d'être entièrement là… […]

Une assise sans cœur est une verticale d'ennui.

Une marche sans cœur est une horizontale sans fruit.

Le centre n'est pas un point particulier du corps, mais une ouverture, un espace dans lequel nous accueillons tout ce qui est, avec lucidité, gratitude et compassion. Se tenir là où se tient l'astre, ou l'acte immobile, l'acte pur et premier, selon Aristote, « qui fait tourner la terre, le cœur humain et les autres étoiles »… Si ce n'est pas l'Amour, ça lui ressemble…

page(s) 12
• Les bras de Sophia

Plus doux que les bras de Morphée, il y a les bras de Sophia : la Sagesse qui nous donne le repos sans nous enlever la conscience. Se détendre dans les bras de Sophia, faire confiance à la sagesse du Tout (créé et incréé) qui opère par transformation silencieuse et nous place là où nous sommes : présents, vivants.

page(s) 23
• Quatre questions

Au terme d'une session zen, un ami bouddhiste venait de m'expliquer que le non-attachement (anātman), la vacuité (śūnyatā) et l'attention à l'instant « sans but ni profit » étaient pour lui l'essentiel de ce que lui avaient enseigné la posture et la méditation zen. Il me posa quatre questions :

  • Un chrétien peut-il être sans attachement, sans désir, sans dépendance, à l'égard même de Dieu et du Christ ?

  • Un chrétien peut-il accepter la non-réalité du sujet ?

  • Un chrétien peut-il faire sienne l'expérience de la réalité ultime comme vacuité ?

  • Un chrétien peut-il vivre dans la discontinuité, instant après instant, sans mémoire, sans projet ?

En guise de réponse, j'invitai mon ami à venir pratiquer une semaine de méditation hésychaste dans un monastère orthodoxe, après lui avoir expliqué que la liberté intérieure, le don de soi-même (ou le renoncement à soi-même), le sens du mystère, « ne pas se préoccuper du lendemain » et « ne pas se retourner en arrière » étaient pour moi des éléments importants enseignés par la pratique de la méditation hésychaste. Je lui posai quatre questions :

  • Un bouddhiste peut-il être libre de toutes attaches, sans désir, même à l'égard du dharma et du bouddha ?

  • Un bouddhiste peut-il accepter la réalité relative du sujet humain (et renoncer à ce qu'il croit être un soi ou un non-soi) ?

  • Un bouddhiste peut-il faire sienne l'expérience de la réalité ultime comme plénitude (pléroma) ou comme Mystère (ténèbre supra-lumineuse, dirait Denys le Théologien) ?

  • Un bouddhiste peut-il vivre l'instant dans l'histoire, sans nier pour autant son ouverture à l'Éternel (qui est un non-temps) ?
page(s) 14-15
• L'attention, un autre nom pour l'amour

Ce que nous appelons « terre d'exil »
est souvent « terre promise »
à laquelle manque notre attention.
S'il faut revenir quelque part,
revenir à ce qui est,
il n'y a pas d'autre chemin
que l'attention
que celle-ci soit sensible,
affective, intellectuelle ou spirituelle…

« Les biens les plus précieux
ne doivent pas être recherchés mais attendus » :
c'est de la qualité de notre attente
ou encore de notre désir
que naît la qualité de notre attention.

L'attention est alors
un autre nom pour l'Amour,
quand celui-ci ne se contente pas
d'émotions ou de bonnes volontés
mais devient l'exercice quotidien
d'une rencontre avec ce qui est,
avec ce que nous sommes.

À travers les labyrinthes de nos préoccupations,
il faudra garder un fil d'heureuse vigilance.
Sans cette vigilance
comment pourrions-nous reconnaître
la présence Une
sous ses formes multiples
et goûter la Saveur (Sapienza) ?
Comment pourrions-nous
« prendre soin de l'Être » ?

page(s) 31-32
• Menace d’anéantissement, accomplissement

La métanoïa, ou conversion, c'est lorsque nous découvrons  que la peur de notre anéantissement  est l'occasion (kaïros) de notre accomplissement.

page(s) 22
• L’éternité devant soi

Être assis comme une montagne, c'est avoir l'éternité devant soi, c'est l'attitude juste pour celui qui veut entrer dans la méditation : savoir qu'il a l'éternité derrière, dedans et devant lui.

page(s) 13
• Savoir être seul

À côté de la voie qui préconise le célibat, il y a aussi cette voie de la relation. Il ne faut d'ailleurs pas les opposer : pour pouvoir être vraiment avec quelqu'un, il faut savoir être seul.

page(s) 18
• Le piège

Le piège […], qu'on parle de Réalité ultime, de satori, de nirvāna, de béatitude céleste, c'est que même si nous avons des notions sur la chose et quelques petites expériences, nous n'avons pas réalisé « ce qui est », nous ne sommes pas réels et notre vie vaut ce que valent nos plus difficiles ou nos plus beaux songes.

page(s) 28
• L’ouvert plus grand que soi

Le mot d'Héraclite, « les dieux sont aussi dans la cuisine », nous rappelle que le feu divin n'est pas seulement sur l'autel consacré à Hestia, mais aussi dans le poêle où mijotent les aliments nécessaires au quotidien. Il n'y a pas de grandes ou de petites choses où la présence de l'Être ne puisse être honorée et contemplée, et c'est dans cette contemplation ou vie contemplative que s'accomplit la destinée de l'être humain. Le bonheur de celui-ci en effet se trouve dans « la vie selon l'esprit » (Aristote, Éthique à Nicomaque). Le noûs ou intellect est ce qu'il y a de plus essentiel dans l'homme, et en même temps ce noûs ouvre à une réalité plus grande que l'homme, c'est ce qui transcende l'homme qui constitue sa véritable identité, comme si l'essence de l'homme consistait dans cet « ouvert » à plus grand que lui-même.

page(s) 31
• Ni attraction, ni répulsion, ni indifférence

La vigilance du stoïcien est […] le contraire de l'indifférence. « Ni attraction, ni répulsion, ni indifférence », tel est l'état d'esprit dans lequel il convient de vivre, en harmonie avec la bonté originelle qui cherche le bien de toute chose.

page(s) 41
• Le paradoxe de l'amour

L'Amour est le seul vrai Dieu
Qui ne soit pas une idole.
On ne peut le garder
Qu'en le donnant.

page(s) 51
• Entre deux

[P]our [le christianisme], la mort n'est pas niée, ni évitée, la mort est le lieu du passage, le lieu de la pâque. Cette pâque est à vivre au cœur même de cette vie. On « passe » sans cesse d'un état de conscience à un autre, d'une pensée à une autre, c'est ce que les bouddhistes tibétains appellent le bardo « ce qui est entre deux », entre deux pensées, entre deux souffles.

page(s) 23